Jun 27, 2017 Last Updated 2:29 PM, Apr 22, 2017

Cabeza De Vaca, rescapé de l’oubli ?

En 1982, lorsqu’il obtint le prix Nobel de littérature, Gabriel Garcia Marquez prononça son discours , « La solitude de l’Amérique Latine », où il convoqua « le mythique Alvar Nuñez Cabeza de Vaca » qui « explora durant huit ans le nord du Mexique ».

 

Malgré l’oubli apparent, l’atypique conquistador continue à fasciner nombre d’imaginaires. En 1936 l’Américain Haniel Long développe une réflexion spirituelle sur les épreuves subies par le naufragé. Henry Miller, qui a préfacé cet ouvrage, se hasarde : « son illumination efface à elle seule les sanglantes chroniques de Pizarre et de Cortès. » L’étonnante randonnée solitaire de l’explorateur Cabeza de Vaca a certes fait couler bien plus d’encre que de sang.

En 1990, le réalisateur mexicain Nicolás Echevarría relève le défi cinématographique qu’implique l’épopée de l’Andalou. Le film à petit budget, malgré l’intérêt suscité dans nombre de festivals, ne sort en France qu’à la fin de l’année 2010… L’Argentin Abel Posse, lui, ressuscite Cabeza de Vaca à la fin de son parcours terrestre, dans une Séville enfumée par les autodafés de l’Inquisition. Le roman El largo atardecer del caminante (1992, 2008 pour la parution française Le Conquistador aux pieds nus) s’aventure là où la relation authentique du conquistador brille par ses ellipses : le souvenir de cinq années de vie parmi les Amérindiens, le dialogue culturel qui s’instaura nécessairement… La même année parait en France le Conquistador perdu ; Jean-Louis Rieupeyrout donne une nouvelle fois la parole à ce « grand reporter ».

L’Inconquistador (paru en 2002), tient de l’exercice de style autant que du panégyrique. Jean-Claude Martin, universitaire impliqué dans plusieurs réseaux franco-américains, s’y essaie au poème épique pour célébrer l’aventurier…

Je suis né quand Colomb armait ses caravelles,
Quand le roi Ferdinand et la reine Isabelle,
De l’Espagne chassaient les Maures en retraite.
Un siècle finissait avec la Reconquête.
Ensuite, vint le temps des grands conquistadors,
Avec l’avènement de notre Siècle d’Or

Notons enfin, parmi les inspirations les plus insolites qu’occasionna semblable destin, l’improbable opéra « chanté et parlé en trois actes » destiné à un jeune public, qui se donna fin 2010 à Neuchâtel en Suisse. Le dossier de presse évoque un mélange des styles, de « l’héroï-comique » au drame, et une « sorte de concert des langues européennes » pour caractériser un texte faisant de l’Andalou un « thaumaturge »« fils du soleil » chez les Indiens d’Amérique.

 

« Tiré d’une histoire vraie »

Pour assurer la promotion d’une cuvée hollywoodienne ou d’un pavé qui rêve de rimer avec « best-seller », rien ne vaut de nos jours l’estampille « tiré d’une histoire vraie ». Ça vous impressionne un public, ça donne dans le sérieux, c’est peu évident à vérifier. Surtout, on batifole avec l’illusion d’une frontière claire entre fiction et réalité ; sans savoir s’il s’agit d’inoculer du véridique dans l’élucubration ou d’admettre que tout ce qui se présente comme vérité objective est, par rigueur intellectuelle, sujet à caution.

L’itinéraire vieux de bientôt cinq cents ans de Cabeza de Vaca, est à cet égard instructif, lorsqu’on tente de l’emprunter une nouvelle fois. Peu d’écrits datent de l’époque ; nombre d’approximations nuancent la précision des récits sur la vie de l’Andalou ; l’Amérique était mal balisée… Tentante latitude laissée aux poètes du dernier siècle, pour qu’ils s’emparent du symbole.

Le film de Nicolás Echevarría laisse l’impression d’un parti-pris nécessaire et audacieux, concluant malgré les écueils liés à la représentation de peuples bariolés (c’est Guillermo del Toro qui s’occupa du maquillage), aujourd’hui éteints.

Le spectateur est dérouté, à l’instar des Espagnols en terra incognita. Les éléments célestes ont cassé la boussole de cette frêle humanité, condamnée à l’angoisse d’être livrée à elle-même dans un environnement hostile parce qu’illisible. Lorsqu’ils posent leur faible pied en nouveau monde, survivants d’une équipée désespérée en radeaux, les conquistadors sont des analphabètes ; le danger est partout, pour ceux qui ne savent pas voir.

Le film est l’histoire d’un patient apprentissage. Juan Diego, qui incarne un Cabeza de Vaca remarquable de sobriété, prompt à composer avec les aléas du sort, mute au gré d’étapes initiatiques. L’halluciné périple poussiéreux du trésorier royal devenu esclave, s’achève en tournée chamanique. L’homme a survécu parce qu’il s’est mis à lire son environnement, guidé par ses maîtres d’hier. Il a troqué sa carapace métallique d’hidalgo contre l’habit de terre du désert. Il a assumé un rôle qu’il ne faisait que jouer au début, pour contenter les Indiens : le sauve(te)ur ne rechigne pas à plonger ses doigts dans les entrailles palpitantes du mourant.

Ici l’hallucination n’est pas un vain mot. Elle est accentuée par l’étrangeté absolue d’une Nature et de sociétés que l’on est condamné à ne décrypter que partiellement. Paroles, gestes, rituels, dessins dans la vase sont dotés d’une signification qui souvent s’évapore pour le nouveau venu.

Cabeza de Vaca, le film, est le premier long-métrage de fiction d’un réalisateur rôdé au documentaire et passionné par la mystique amérindienne. Jean-Fabrice Janaudy, attaché de presse des cinémas Max Linder et le Vincennes : « Dans cette immersion quasi ethnologique au cœur de tribus indiennes disparues du Nouveau Monde, c’est bien le fantasme d’une autre conquête que nous partageons. Non pas l’épopée sanglante et dévastatrice des Pizarro et autres Cortès, aveuglés par le christianisme et le mythe de l’Eldorado, mais l’exploration sensorielle de l’esprit – magique ? –  d’un continent à jamais perdu. »

La douleur de l’explorateur qui retrouve les siens à la fin est dans l’incommunicabilité, le renoncement soudain et obligatoire à une expérience de huit ans et à un rapport autre au monde. Le cauchemar, ce n’était peut-être pas cette traversée du désert mexicain, mais les retrouvailles à la fois fortuites et souhaitées avec des conquistadors restés droits dans leurs bottes ?

L’œuvre s’achève sur une image qui prend de l’altitude, de la distance, sous un ciel chargé et dans une étendue immaculée de sel, plombée par une chaleur qu’on devine. Les Indiens, réduits en esclavage par les insatiables militaires, ploient sous le fardeau d’une dalle en forme de croix, future fondation de l’église du coin. A leurs côtés, un soldat grassouillet scande un temps qui semble pourtant arrêté, baguettes sur son tambour de malheur.

La créature du romancier

Abel Posse, lui, décide de jouer avec les souvenirs d’un vieillard sévillan cyclothymique. Dans le Conquistador aux pieds nus, Alvar tente de séduire une jeune bibliothécaire en faisant la chronique rétrospective de son quotidien parmi les Indiens. Il se met à raconter ce qu’il a toujours tu : scoop, l’explorateur avait « refait sa vie » en Amérique. Le roman est écrit à la première personne, ce qui contribue à nous présenter un Cabeza de Vaca semblant plus maître de son destin que le personnage du film d’Echevarría.

Le roman remet brillamment en perspective les enjeux commerciaux et religieux, les contradictions d’un discours européen « civilisé » avec la nature des crimes perpétrés outre Atlantique. En toile de fonds, une Séville en proie aux spasmes de l’Inquisition, où les foules se massent pour admirer les richesses confisquées au Nouveau Monde. Posse manie l’anachronisme avec ironie, des personnages du folklore espagnol des derniers siècles font irruption dans le récit. On y découvre l’aberration du requerimiento, on pense aux premiers métisses du continent américain, on rencontre Charles Quint et Cortès.

Mais l’écrivain introduit dans la narration intime du vieil homme dérouté, une succession d’interrogations et de constats triviaux qui résonnent étrangement, pour le testament d’un explorateur jusqu’alors discret. Cette envie de se livrer jusqu’à nous détailler les fluctuations d’un pénis capricieux, s’accorde peu avec le reste de la démonstration, qui postule la dignité de l’hidalgo. De plus Abel Posse fait parfois parler Cabeza de Vaca comme s’il était spectateur distant de sa propre existence. Comme on parle quand on s’intéresse, par désœuvrement, au destin d’autrui et qu’on y calque ses propres petits constats. La créature hybride qui en résulte est une énigme psychologique qui éveille peu la sympathie – il s’agit du parti-pris du romancier…

Cette réserve posée, il faut admettre que les pistes de réflexion proposées sur l’époque, ses héritages et sur la nature humaine, sont nombreuses. Ainsi, le discours du cacique Dulján à l’Espagnol, qui a partagé la vie de son village pendant cinq ans :

« - Vous avez calfaté vos barques avec la chair et la peau de nos hommes. Vous avez humilié le père devant son fils. Les seigneurs de la terre se sont vus réduire en esclavage et contraindre au travail des bêtes quand ils avaient pour seul désir de mourir dignement et au plus vite. Tu sais toi-même que des familles entières, des peuples entiers, s’enferment dans leurs cabanes et qu’ils se noient dans la fumée pour mourir, unis dans une dernière étreinte. Tu sais toi-même que vous avez dressé vos molosses à dévorer nos enfants. Et vous prêchez, homme blanc, un dieu plein de bonté et de miséricorde qui s’est laissé attacher sur une croix pour servir

d’exemple. Vous reniez votre propre dieu, homme blanc, et cela est bien scandaleux. Vous soumettez les hommes,

les arbres, les forêts. Vous ne respectez pas les femmes enceintes. Vos propres plantes, vous les soumettez au joug de l’esclavage en les disposant en tristes rangées et non comme le fit miraculeusement le seigneur Créateur de la Vie… Homme blanc, nous savons que nous disparaissons, comme le disaient les prophéties, mais nous savons aussi que vous n’êtes pas les dieux, c’est bien dommage… Maintenant, nous allons être le vent dans le vent. Maintenant que vous nous avez libérés de cette illusion, nous pouvons nous en aller, car ce Soleil ne s’empourprera plus, même avec le sang de tous les hommes et de tous les animaux de la Terre… Maintenant nous savons que vous vous cherchez vous-mêmes dans chaque coup de poignard que vous nous donnez. Nous savons que ce n’était pas votre dieu qui vous envoyait ici, mais plutôt vos propres démons que vous fuyiez… » (pages 150-151)

 

De la mémoire collective à l’imagination individuelle

En Cabeza de Vaca, nos contemporains qui décidèrent d’aborder son histoire virent souvent un héros mythologique. Son destin s’amusa avec lui. L’histoire prit au fil des générations une valeur symbolique, intemporelle.

L’épisode du naufrage ressemble à la Tempête. Un peu comme dans la pièce de Shakespeare, les éléments turbulents précipitent sur le rivage les détenteurs d’un pouvoir indu, et redistribuent les cartes  - en l’occurrence il s’agit de l’équilibre des forces entre Amérindiens et Conquérants. Que vaut l’Occidental nu, face à l’immensité d’une Nature indomptable et avec laquelle « l’autochtone » n’a jamais oublié de parlementer ?

Il fut un exemple de tolérance et d’acceptation, dans un siècle où culminait l’intransigeance. Il appartint à deux mondes, antagonistes, dans lesquels il fut tour à tour humble et puissant.

Les pages de l’Histoire de la Conquista conservent en miniature la mention du passage de Cabeza de Vaca. Son aventure passionnante mérite sans doute d’être toujours célébrée. Parce qu’elle apporte un éclairage inédit sur une rencontre qui aurait pu être possible, parce qu’elle fut un exploit, un miracle. Et parce qu’en prenant la relève d’une mémoire collective et sélective, nos imaginaires d’individus du XXIème siècle nous promettent d’autres destinées secrètes, inclassables, capables de semer notre logique.

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