Oct 24, 2017 Last Updated 9:37 PM, Sep 16, 2017
Blog
Ksenia Eremeykina

Ksenia Eremeykina

Nous avons eu l’occasion de rencontrer Guillermo Pisano lors de notre voyage à Rio de Janeiro. Un intellectuel, un humaniste, un citoyen du monde âgé de 78 ans, d’origine argentine et installé depuis 44 ans au Brésil. Avec un brin de nostalgie et un mélange d’espoir et de pessimisme il nous raconte sa vie, ses idées, ainsi que ses craintes.

 

Le parcours...

Guillermo est né en Argentine dans une famille où se croisaient différentes cultures : italienne, française, anglaise… avec une influence prédominante de la culture italienne. Ses parents étaient professeurs et Guillermo dès son plus jeune âge a été sensibilisé à la culture, à l’histoire, à l’art et à l’architecture.

Malgré l’intérêt prononcé pour la culture, le choix de carrière s’est fait différemment. Guillermo est devenu ingénieur. Devant lui, le jeune Guillermo avait le portrait de son oncle décédé à l’âge de 22 ans. Ce dernier avait étudié l’ingénierie. Tout comme lui, il a donc décidé de devenir un ingénieur en électronique.

En 1958 il a obtenu une bourse de 7 mois pour faire une formation sur les radars et des études troposphériques et atmosphériques en France. De retour au Brésil, il est embauché par l’entreprise CSF (aujourd’hui Thomson). Il a très vite quitté la technique pour se diriger vers la partie technico-commerciale.

Il revient en France pour se former à la finance et au contrôle de gestion. En 1972, il a été envoyé au Brésil où il devait rester 2 ans avant de retourner chez lui, en Argentine. La « sale guerre » qui a éclaté en Argentine entre temps a chamboulé ses plans et a remis en question le retour dans son pays d’origine.

S’en suivent les années de travail, de changements de postes et d’entreprises, des secteurs d’activité ainsi que de villes. Depuis qu’il a quitté son dernier poste en 2002 Guillermo continue à travailler en tant que consultant pour différentes sociétés. Il a retrouvé sa passion pour la culture, la poésie, la sociologie, la philosophie et l’histoire. Il écrit des livres sur des entreprises familiales au Brésil mais aussi des contes pour adultes. Il dit regretter de ne pas avoir fait des études afin de devenir professeur. 

 

Sur son pays…

Il n’a pas de sentiments de culpabilité ou de responsabilité vis-à-vis de son pays d’origine. En l’occurrence, une douleur pour l’Argentine et pour ses parents qu’il a l’impression d’avoir abandonnés. Aujourd’hui Guillermo n’a plus d’attachement pour l’Argentine. Il se définit comme un citoyen du monde et il se dit prêt à se battre pour le pays dans lequel il vit. Aujourd’hui c’est le Brésil. Qu’est-ce que l’on aime au final dans un pays ? C’est la géographie, l’histoire, les paysages… et surtout les gens. Ce sont eux qui vont faire en sorte qu’un expatrié se sente chez lui ou pas. Les brésiliens sont gais, intelligents et se battent pour réussir. La littérature et la musique populaire brésilienne sont très riches.

Il n’a plus de famille en Argentine, il ne se reconnaît plus dans ce pays qui, selon lui, a été détruit par les perronistes, formés par Mussolini en Italie.

 

Sur le machisme…

Il est important de séparer les grandes villes de la campagne où l’on retrouve encore des structures venant du XIXème siècle, de l’époque coronéliste. Il s’agit du système politique au Brésil sous la Vieille République (1889 – 1930). La plupart des gens restent convaincus que le rôle d’une femme est de rester à la maison. La situation est différente dans les grandes villes même si certaines croyances obsolètes persistent.

Les femmes sont plus précaires que les hommes au Brésil. De plus, les hommes quittent souvent leurs femmes et elles restent seules avec les enfants. Ces femmes vont travailler dans des usines pour nourrir leur famille.

La situation change avec les jeunes. Par exemple, la législation aujourd’hui est faite de façon à protéger les femmes au sein des entreprises. Cela n’est pas encore appliqué de façon systématique car il existe un grand fossé entre la loi et la pratique. Il reste encore d’énormes progrès à faire en ce sens.

Les femmes gagnent souvent moins que les hommes, ce qui est injuste. Il existe une différence entre les petites et les grandes entreprises. Les grandes sociétés disposent de plus de moyens pour assumer les coûts supplémentaires au congé parental. Elles peuvent trouver des solutions de remplacement en ayant recours à des travailleurs temporaires. Les petites entreprises ont moins de moyens et ont donc tendance à faire de la discrimination à l’embauche vis-à-vis des femmes. 

 

A propos du système capitaliste.

Nous n’avons pas trouvé de système plus efficace au niveau économique. Mais ce système connait des difficultés. Il y avait une opposition entre la droite et la gauche, la droite a été associée au nazisme et la gauche au communisme russe, Lénine et Staline, à une période horrible.

Mais ce schéma de réflexion n’est plus d’actualité et devrait être dépassé. Prenons par exemple, un célèbre économiste Thomas Piketty. Il propose de responsabiliser le capitalisme et de modérer l’impact néfaste de ce dernier sur les sociétés modernes. Sur le plan économique il reste capitaliste, mais sur le plan social il propose de développer une communauté, basée sur l’amour entre les êtres humains. L’application de cette idée n’est pas universelle. Elle va dépendre de la réalité de chaque pays. Selon Piketty nous avons déjà fait un certain progrès sur le plan humain. Il y a moins de guerres, par exemple.

Guillermo est incertain quant à l’évolution des choses : la technologie cherche à créer une intelligence artificielle, un être humain différent. Or l’intelligence artificielle ne va pas faire en sorte que les gens s’aiment et donc il faut trouver une autre solution.

 

Le sens de sa vie…

Aujourd’hui la vie de Guillermo est faite de lecture et de rêve. Rêver d’une société plus saine, avec plus de solidarité entre les hommes, d’un monde plus juste qu’on doit laisser à nos enfants, à nos petits enfants et aux générations qui vont suivre. La situation dans le monde le préoccupe et surtout le regain de l’extrémisme et de violence. Malgré tout cela, il faut essayer de garder un optimisme quant à l’avenir.

 

Tags:

L’année croisée France-Russie 2010 qui s’est déroulée en parallèle dans les deux pays touche à sa fin. L’occasion pour nous de  revenir sur la projection du film d’Aleksander Sokourov « L’Arche russe», une œuvre qui nous a particulièrement marquée.

Les plus consultés

Grand entretien avec Alain Deneault : « L'art du diagnostic » au service du commun
Rencontre avec Guillermo Pisano

Le réveil de Médiagonal

05 Mar 2017 Éditorial

Les trésors de Zarathoustra