Jun 25, 2017 Last Updated 2:29 PM, Apr 22, 2017

Retour sur L'arche russe

L’année croisée France-Russie 2010 qui s’est déroulée en parallèle dans les deux pays touche à sa fin. L’occasion pour nous de  revenir sur la projection du film d’Aleksander Sokourov « L’Arche russe», une œuvre qui nous a particulièrement marquée.

 

Tout d’abord, L’Arche russe est une expérience technique tout à fait remarquable, filmée en une seule séquence d’une durée de 95 minutes. C’est la caméra subjective qui traduit les réflexions, les passions du réalisateur.

Le héros principal du film est l’Ermitage, célèbre musée de Saint-Pétersbourg abrité par le Palais d’Hiver. Il devient un endroit où se rencontrent en harmonie parfaite l’art et l’histoire. Sokourov en fait une sorte d’arche de Noé dans  laquelle sont préservés les personnages de l’histoire russe et les chefs-d’oeuvre d’art qui sont si chers au réalisateur. Les salles de ce musée gardent la mémoire des derniers trois cents ans de l’histoire de la Russie. Tout commence avec Pierre le Grand qui a bâti Saint-Pétersbourg sur les bords de la Néva, un endroit austère et peu propice à la vie. La ville a été conçue comme « une fenêtre » ouverte sur l’Europe, à travers laquelle la Russie devait « absorber » certaines valeurs et de nombreux  savoir-faire et expériences  y compris dans le domaine artistique. De cette façon, il cherchait à moderniser un pays arriéré qu’était la Russie. Les réformes de Pierre le Grand sont la première ébauche de modernisation et d’européanisation tout en essayant de préserver le caractère autoritaire et despotique du pouvoir. Suite à sa politique une rupture se produit entre une minorité de nobles qui peuvent profiter de nouveautés venues des pays étrangers et la majorité de paysans qui ne sont pas touchés par les changements. Cette rupture va hanter la Russie tout au long de son histoire. En même temps c’est le début du développement sur le plan artistique qui trouvera son apogée au XIXe siècle. Pierre le Grand fonde sa première résidence impériale dans cette ville. Ce palais va servir de noyau autour duquel s’ajouteront plus tard d’autres bâtiments de l’Ermitage.

En traversant les salles du musée nous observons d’autres personnages clés de l’histoire du pays. C’est par exemple le cas de Catherine II, ou la Grande Catherine, une allemande devenue impératrice russe. Passionnée par les idées des Lumières et notamment de Montesquieu, de Rousseau, de Diderot, elle se présente comme un mécène pour les arts, la littérature et l’éducation. La tsarine a été en correspondance avec Voltaire. De la même manière que son prédécesseur, elle a voulu utiliser certaines idées novatrices venues de l’Occident afin de développer le pays et de le rapprocher de l’Europe. Cet échange culturel avec l’Occident sera définitivement arrêté par l’impératrice après le début de la Grande Révolution française. Catherine II avait peur que les idées libérales venues de l’hexagone ne provoquent de révolte en Russie.

En traversant les salles nous rencontrons le célèbre poète russe Aleksandre Pouchkine, mal connu à l’étranger à cause des difficultés liées à la traduction de ses poèmes, mais qui n’en reste pas moins une figure importante pour l’histoire de la littérature russe. Le défilé de personnages historiques se termine avec le dîner de la famille de Nicolas II, le dernier tsar russe, qui a été assassiné avec sa femme et ses enfants par les bolchéviks en 1918. Ainsi se termine l’une des étapes de l’histoire du pays et de l’Ermitage. Un siècle de rupture avec l’Europe et d’existence en autarcie s’en suivra. Le réalisateur laisse sentir sa nostalgie profonde quant à l’époque tsariste de l’histoire de la Russie.

Le deuxième personnage de « L’Arche russe » est un français. On peut reconnaître dans ce personnage le célèbre marquis de Custine, un voyageur ayant visité la Russie en 1839. Il a publié quatre ans plus tard, un livre très critique sur le pays intitulé La Russie en 1839. Dans cet ouvrage il décrit cette dernière comme un pays arriéré et une terre d’esclaves. L’introduction de ce personnage permet à Sokourov d’ajouter un regard extérieur sur la Russie et de pointer les problématiques et les critiques qui existent depuis des siècles à l’égard du pays, à savoir le caractère despotique de son gouvernement, son retard éternel par rapport aux pays occidentaux, sa place au sein de l’Europe et l’authenticité de sa culture. Le visiteur français au départ voit l’art russe comme étant uniquement une réinterprétation des traditions artistiques européennes.

Le troisième personnage de ce film est le réalisateur lui-même, c’est sa voix que nous entendons derrière la caméra. Ainsi le marquis de Custine devient le prétexte qui permet à Sokourov de répondre aux critiques provenant des pays occidentaux et notamment de la France. C’est lui qui guide le marquis de Custine dans sa promenade le long des salles de l’Ermitage et lui fait découvrir la beauté du musée et de ses collections ainsi que les épisodes de l’histoire russe. Sokourov finit au fur et à mesure par gagner son pari car le visiteur étranger change d’opinion à l’égard du pays et il en vient même à admirer sa culture.

Dans ce film le passé est mélangé au présent, l’imaginaire à l’histoire. Les personnages se dirigent vers la sortie à la fin du film et vont être balayés par la révolution de 1917. Le présent de la Russie est derrière les portes de l’Ermitage et il  reste très incertain à nos jours. Est-ce qu’elle réussira à renaître de ces cendres et à trouver finalement sa voie ou est-ce qu’elle est condamnée à être déchirée par de nombreux conflits internes et par les éternels va-et-vient entre l’Europe et l’Asie ?

Dernier de Ksenia Eremeykina

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