Jun 27, 2017 Last Updated 2:29 PM, Apr 22, 2017

La côte Oubliée, une épopée dont vous êtes le héros (hésitant)

 La Grande-Terre de la Nouvelle-Calédonie est comme une bande de terre de 400 kilomètres de long sur 50 de large. Le long du littoral court la route, qui tantôt prend des allures de large « quatre voies » lorsqu’on approche de la capitale Nouméa (elle s’appelle alors « Savexpress ») ; tantôt paraît beaucoup plus modeste, notamment au Nord et à l’Est, sinueuse et parfois criblée de petits cratères (aka « Route Territoriale n°1 »).

S’intéresser à l’évolution des moyens de communication au fil du temps s’avère d’ailleurs un passionnant condensé de l’histoire tourmentée de cet archipel du « bout du monde ».

Lorsque le Blanc n’avait pas posé le pied sur l’île (James Cook fut le premier à l’apercevoir et à accoster en 1774), les sentiers Kanak sillonnaient rivages et intérieur montagneux des terres. Les premiers habitants n’étaient pas que de très bons navigateurs. Il y avait également des clans plus « terriens » que d’autres, qui troquaient le produit de leurs cultures avec les richesses maritimes des clans du bord de mer. Les communications entre Grande Terre et Îles Loyauté étaient régulières, ainsi qu’à une moindre mesure dans l’immensité du Pacifique.

Les temps qui ont précédé la colonisation et qui l’ont vue se développer en Nouvelle-Calédonie ont été ceux des premières routes. Les bagnards déportés y ont irrigué de leur sueur des terres vierges selon la perception occidentale du monde. C’est le temps où les populations kanak furent décimées, parquées dans des réserves difficilement cultivables. Ainsi, partant de la capitale au Sud (Port-de-France, qui deviendra Nouméa), on peut établir un rapide parallèle entre expansion coloniale et progression pénible du terrassement pour faciliter le contrôle de l’île principale. Plusieurs bateaux se chargeaient du « tour-de-côte », garantissant pour les communes (et autres centres pénitentiaires) du Nord et de l’Est un approvisionnement bien plus rapide en marchandises en provenance de Nouméa.

On peut évoquer sommairement la présence américaine lors de la Seconde Guerre mondiale, qui transforma la Nouvelle-Calédonie en gigantesque porte-avions « sécurisant » cette région du Pacifique. L’archipel accueillit en quatre ans plus d’un million de soldats états-uniens. Les infrastructures devaient suivre, et il fallut bâtir des pistes d’atterrissage, des ponts, des routes, qui changèrent le visage d’un territoire encore somnolent dans l’agitation propre au XXème siècle.

Par la suite, le boom du nickel, minerai que l’on exploitait depuis la fin du XIXème en ponctionnant les grands massifs calédoniens, concourut à améliorer le circuit routier de l’intérieur des terres, bien que l’essentiel de l’exploitation minière se fasse par le biais d’un cabotage qui avait pour destination Nouméa et son usine de la SLN.

Or la route principale dont on a parlé plus tôt n’enserre pas toute l’île. Une portion d’environ 60 kilomètres de littoral, au sud-est, accidentée et sauvage, découragea les ingénieurs coloniaux des Ponts et Chaussées. Ces rivages insoumis furent baptisés « Côte oubliée ». Seules les populations du coin, de Thio et Yaté, se hasardent régulièrement encore dans cette région. De temps à autres quelques marcheurs en quête d’aventure relèvent le défi ; et quelques kayakistes dans l’année partent de Yaté au Sud, pour remonter jusqu’à Thio (dans le sens des courants). 

En juillet 2010, trois petits humains parmi lesquels l’auteur de ces mots, décidèrent de tenter l’expédition. Nous avions quitté la Calédonie pour les études et une première expérience professionnelle parisienne, mais en rentrant en vacances, nous ressentions le besoin de retrouver avec la Nature ce lien privilégié que les îles du Pacifique ont dans l’ensemble conservé. Quelque part, l’idée était de se sentir « tout petits », dérisoires dans une immensité faite de vert et de bleu, où les vagues, le vent, les feuillages, les animaux dialoguent sans faire cas de notre présence. La beauté des paysages mais la difficulté de la progression pour un quidam guère aguerri comme moi furent l’occasion quatre jours durant d’oublier un environnement citadin et d’éprouver l’existence de mondes parallèles, fragiles et magnifiques, encore épargnés par le fracas des pelleteuses.

Lorsqu’on vit à son contact, l’un des plus beaux enseignements dictés par Dame Nature est sans doute celui qui nous prescrit l’humilité. Faire preuve de présomption est souvent l’étape qui précède l’accident, que ce soit en haute montagne, en haute mer, dans le désert… La courte chronique qui résulte de cette aventure a été écrite « dans la foulée », et avec l’envie de simplement partager une expérience peu commune. De même que, partout dans le monde, des Humains vivent dans des endroits isolés, où ils ont dû entretenir avec leur environnement une relation respectueuse.

Certains comportements provoqués par « le progrès » tendent à bannir toute réflexion sur l’impact de nos activités. L’émerveillement devant des spectacles naturels devient au mieux la récompense d’un mois de vacances exotiques dans une année passée au turbin. Ne pouvons-nous que constater cette évidence, en battant stérilement notre coulpe ?

Notre aventure n’a rien d’exemplaire, mais elle n’a fait que confirmer le pressentiment que nous gardions enfoui au fond de nous : ouvrir les yeux sur certaines merveilles préservées, donne envie de se battre contre les logiques planétaires qui les mettent en péril.

Dernière modification le dimanche, 05 mars 2017 00:51

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