Aug 21, 2017 Last Updated 8:47 PM, Jul 29, 2017

Pat Masioni, portrait d'un dessinateur engagé

Fort de son vécu et d’une riche expérience africaine en tant que dessinateur, Pat Masioni fait valoir aujourd’hui son coup de crayon depuis son exil français jusqu’aux Etats-Unis. Avec un souci majeur : faire en sorte que  la BD reste un médium de libre expression, une survivance des lucioles.

 « Ici tu es un exilé, tu es là,  tu continues ta route, tu ne sais pas ce que l’avenir te réserve. Là d’où tu viens ce n’est pas joli, tu ne sais pas quoi faire. On n’est pas pessimiste mais quand même cette vie est assez difficile ».

Du haut de ses 49 ans, Patrice Makamba Masioni, alias Pat Masioni, se cherche encore un chemin entre son pays  de cœur  le Congo et son exil forcé en France. Dans sa perpétuelle quête du « moi », cet artiste a su faire de la bande dessinée une vocation.

Lui qui a commencé sa carrière professionnelle en tant qu’architecte d’intérieur se souvient encore du mentor de sa jeunesse, son professeur espagnol Javier Zabalo. « J’avais 13 ans quand il m’a offert des crayons B2, B3, B4 et des livres de cours de dessin. J’étais vraiment privilégié, j’étais un des élèves qu’il prenait à part ». Une année plus tard, ce  privilège va se transformer en consécration, ce génie du trait va en effet réaliser une pochette de disque qui va être tiré à 5000 exemplaires.

Aujourd’hui, installé dans son atelier à Paris où il vit avec sa famille, Pat Masioni évoque avec fierté sa collaboration avec l’éditeur américain DC Comics-Vertigo sur l’une de ses séries phares, Unknown Soldier : « Je suis le premier Africain à être publié aux Etats-Unis » !

Que de chemin parcouru par ce natif  de Mikuzi, dans la province du Bandundu qui, malgré ses origines modestes, a toujours cru en sa destinée d’artiste. Une croyance qui trouvait son berceau dans l’environnement familial artistique : « Mes parents ne savaient pas ce que signifiaient  les dessins que j’esquissais sur la terre battue. En même temps ils sont issus de familles d’artistes. Ma mère faisait de la poterie et de la céramique, mon père était sculpteur forgeron, quand je grandissais, j’étais baigné dans cette espèce de vie artistique mais sans le dire, sans le savoir ».

Avant son arrivée à Paris, Pat Masioni s’était déjà taillé une solide réputation de dessinateur  et de caricaturiste de presse. C’est ainsi qu’il deviendra à partir de 1985, l’illustrateur attitré des éditions « Saint-Paul » Afrique. Tout en maniant différents styles d’illustrations à vocations multiples, il va réussir au bout de quinze ans à  dépasser le seuil des 250 000 exemplaires de BD vendus au Congo. Fort de son succès sur ses terres, cet artiste engagé va illustrer dans un premier temps des livres du  célèbre écrivain Zamenga Batukezanga, avant de cofonder avec d’autres bédéistes l'Association ACRIA.

Ce n’est qu’en 2005 avec la parution du premier tome de Rwanda 1994, que Pat Masioni va gagner ses lettres de noblesse à l’échelle internationale. Néanmoins, cette BD écrite et illustrée à la perfection sur fond de témoignage de survivant au génocide de 1994, évoque à son auteur un souvenir douloureux :

« Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à tourner la page par rapport au génocide rwandais. C’est assez difficile d’être toujours dans l’horreur ». En effet l’artiste congolais a perdu durant ce conflit son meilleur ami rwandais du temps où ils étudiaient ensemble les beaux arts à Kinshasa.

Ce travail à coups de crayons sur le remontage du temps du génocide, reste fidèle à l’ethos révolté de Pat Masioni

« Mon passé est entaché de scènes de violence, de guerre, de maltraitance, de domination. Tout cela je l'ai amassé en moi. Je suis une espèce de révolté, je suis tout le temps dans un questionnement : pourquoi ça ? Pourquoi on nous a fait subir tout ça? Je ne me venge pas mais je dois dénoncer... ».

« Dénoncer encore et toujours », telle est la devise de Pat Masioni pour rompre ce silence imposé par ceux qui détiennent les armes. Dans ce combat pour la liberté, la BD a su occuper aux yeux de son auteur la place d’un médium puissant, capable de traduire une révolution réfléchie, et de contrebalancer  les discours du politique : « Au Congo, un politicien qui se dit puissant, dès qu’il est caricaturé, il tombe  des nues. C’est une arme qui frappe à l’intérieur de celui qui fait du mal ».

Aujourd’hui Pat Masioni partage son temps entre ses conférences présentées à Naples et ses nouvelles planches illustrés qui paraitront dans le numéro 80 de COLORS pour le compte de Benetton United Group. Le 22 février sort en librairie le deuxième tome d’En chemin elle rencontre, destiné à dénoncer la violence faites aux femmes congolaises.

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Dernière modification le mardi, 28 février 2017 21:13

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