Oct 24, 2017 Last Updated 9:37 PM, Sep 16, 2017

Grand entretien avec Alain Deneault : « L'art du diagnostic » au service du commun

©Faustine Lefranc ©Faustine Lefranc
Publié dans Découverte

La pensée du philosophe québécois Alain Deneault a bénéficié d'un intérêt médiatique accru en France, dans le sillage de ses derniers ouvrages (La Médiocratie, Politiques de l'extrême-centre, et surtout De quoi Total est-elle la somme ? paru en avril dernier). De l’autre côté de l’Atlantique, son essai Noir Canada - Pillage, corruption et criminalité en Afrique, co-écrit avec Dephine Abadie et William Sacher, a valu dès 2008 à l'universitaire une certaine célébrité… Notamment suite aux « poursuites-baillon » intentées par deux compagnies minières canadiennes, mises en cause dans l’ouvrage pour des pratiques iniques sur le continent africain. Après trois années de batailles et une large médiatisation de l'ouvrage, la maison d’édition a dû le retirer de la vente…

Alain  Deneault mène au long cours une enquête minutieuse sur nos sociétés malades. Il pallie les défaillances du journalisme de complaisance (à l'instar des « législations de complaisance » derrière les paradis fiscaux), met son indépendance de pensée au service du commun, tout en appréciant le croisement prodigue entre disciplines (l'histoire, l'économie, l'anthropologie, pour n'en citer que quelques-unes). « Sa » philosophie n'est pas qu'un sport de combat face aux puissances incertaines qui nous gouvernent, elle est comme une entreprise de déchiffrage de la complexité du monde. Elle détricote les termes et expressions qui, par leur abstraction ou leur ambivalence, travestissent la réalité. Elle remonte à la source concrète des défaillances qui ôtent la possibilité de tailler une démocratie participative à la mesure du citoyen. « Comment nommer, penser et organiser ce qui s'ensuit de la corruption, cette chose, cette structure, cette organisation radicalement nouvelle ? » s'interroge M. Deneault dans l'ultime chapitre de son essai La Médiocratie. « Non plus dire : la corruption menace indéfiniment la démocratie, mais du principe de démocratie désormais corrompu découle un nouveau régime qui répond au nom de "gouvernance". [...] Évidemment, ne pas se contenter de slogans ni de simples appellations. Définir les modalités de ces nouvelles instances. Penser leur fonctionnement. Et la façon de les entraver à nouveau. »

Lors des événements publics auxquels il participe régulièrement en Europe comme au Canada, le philosophe révèle une verve souvent drôle, colorée, appréciée par une assistance diverse, « intergénérationnelle », en constant renouvellement. Malgré les sollicitations incessantes, il donne de son temps sans compter. C'est donc avec une grande générosité que M. Deneault a accepté de nous accorder un entretien mêlant à certaines actualités des thématiques qui parcourent l'ensemble de son oeuvre.

 

 

Dernier ouvrage paru : le Totalitarisme pervers, septembre 2017, aux Éditions Rue de l'Échiquier. Parmi les essais précédents de M. Deneault, citons De quoi Total est-elle la somme ?, Politiques de l'extrême-centre, la Médiocratie, une Escroquerie légalisée - « Précis sur les paradis fiscaux ».

 

LE RAPPORT A LA COLONISATION ET AU POUVOIR

 

En 2017, le Canada fête en grandes pompes les 150 ans de sa Confédération. Est-ce, selon vous, l'occasion d'un réel « état des lieux » public sur l'identité canadienne ?

 

            C'est difficile de faire un état des lieux sur une identité canadienne, parce qu'il n'y a ni État, ni lieu, ni identité... Il n'y a rien. On est dans du délire. Le Canada n'existe pas ! C'est un des pays où le décalage est le plus grand entre le récit et la chose. Écoutez l'hymne national du Canada, et essayez d'y reconnaître le pays ! Il n'y a pas un vers qui corresponde à quoi que ce soit d'un peu tangible... Jusqu'à ce mythe du chemin de fer... D'ailleurs je ne sais pas ce qu'est « un Canadien» : quelqu'un de Saskatchewan, de Nouvelle-Écosse, de Colombie-Britannique ou du Nord de l'Ontario, des régions tellement éclatées avec des expériences historiques tellement diverses, ne vous proposerait pas un même récit... Parlez à ces acteurs-là, et ce qu'ils vous donneront comme définition du Canada est extrêmement sommaire... On n'a pas développé une conscience historique, adaptée à notre Histoire ici. On est alors forcément dans l'idéologie et la propagande à flux tendu.

Le train transcontinental le Canadien sur le billet de 10$

 

           Le Canada est une colonie. Qui est capable de partir de ce constat ? Le Canada reste une colonie, c'est-à-dire un pays façonné pour permettre à des grands intérêts de faire main basse sur les richesses naturelles, au détriment des gens qui étaient déjà là : les Premières Nations, dans leur diversité et leurs tensions internes initiales. Le tout à l'aide de gens mobilisés sur place, qui sont les colons : les petites mains de la colonie, les exécutants, les subalternes, les salariés, les indésirables du royaume, qui tout d'un coup se trouvaient déversés ici pour mener à bien l'entreprise coloniale. C'est ce que nous sommes.

            Le Canada aujourd'hui, si on le considère du point de vue de ses institutions, est le legs de cette politique impériale britannique – surtout britannique, étant donné tout ce qu'a pu provoquer en matière d'intensification de l'exploitation la révolution industrielle, époque à laquelle la conquête britannique avait déjà eu lieu. Cela signifie que ses institutions, sur un mode autonome, perpétuent une volonté jadis étrangère. Ce régime fonctionne donc de lui-même sur le mode colonial… On a laissé aux colons le soin de dire quel gouverneur ils voulaient pour faire fonctionner la colonie, en même temps que les institutions prévoient déjà que se perpétue le modèle. Et personne n'a le courage, d'une part, de prendre conscience de ce qu'on a été historiquement, c'est-à-dire les petites mains de l'entreprise coloniale ; d'autre part de vouloir être autre chose que ce qu'on a fait de nous ; et enfin de le vouloir suffisamment... pour constituer des partis et projets politiques, des propositions théoriques allant non seulement dans le sens d'une réforme, mais aussi d'une transformation radicale du pays pour qu'éclate sa forme coloniale, et en faire découler des républiques qui admettent tous ceux qui sont sur ce territoire aujourd'hui.

            Tant qu'on n'en viendra pas là, on sera dans un mythe pauvre, dans une poésie d'une heure... Une sorte de référent tautologique du Canada, qui est le Canada parce que c'est le Canada. On est Canadien parce qu'on a une feuille d'érable sur notre drapeau, puis le drapeau sur notre sac, qu'on a sur le dos, signifie qu’on est Canadien... On est continuellement dans des processus autoréférentiels sur le plan sémantique qui ne riment à rien.

 

Vous faites parfois une boutade historique en présentant le Canada comme « le projet du Congo de Léopold II qui aurait réussi »... Pouvez-vous nous expliquer ce parallèle ?

 

            Le Congo « de » Léopold II était un territoire absolument formidable, regorgeant de ressources, le caoutchouc au demeurant puisque c'est ce qui intéressait les Européens à la fin du XIXème siècle. Mais on y a aussi exploité les décennies suivantes des mines d'or, de diamant, de cuivre, puis le cobalt, le coltan ; il y a eu entre temps l'uranium, et ensuite le pétrole, un potentiel éolien énorme, des ressources agro-alimentaires à foison... On a donc là un territoire, comme le Canada, qui regorge de richesses. D'autre part, on a un souverain, Léopold II, qui convainc les autres souverains de lui laisser le soin de gérer cette immense colonie, à la condition que ce soit sur le mode du libre-échange... Exactement ce que les Britanniques avaient fait au Canada, en Inde, en Australie, et s'apprêtaient à faire en Irak, et en Israël même si c'est un cas particulier. On a là un modèle anglo-britannique d'exploitation de la colonie, qui est préconisé par Léopold II.

            Pourquoi je dis de ce projet qu'il est « réussi en ce qui concerne le Canada », c'est que Léopold n'a pas honoré sa promesse, celle de gérer, comme souverain privé, la colonie du Congo sur le mode du libre-échange. C'était pour ce motif qu'on lui avait confié à lui et pas à d'autres cet immense territoire. Jamais une grande puissance n'aurait obtenu de ses pairs qu'on lui laisse un territoire de la sorte. La France, le Royaume-Uni, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne ou le Portugal... On n'aurait jamais voulu qu'un de ces États-là soit aux commandes d'un tel territoire. On a laissé le Roi d’un pays, la Belgique, insignifiant dans l'imaginaire diplomatique, constituer à l'époque dans cet espace l'équivalent de ce qu'est le Canada aujourd'hui : c'est à dire non pas un État de droit, mais un État du droit. Un huissier du droit commercial, un arbitre qui instaure une règle pour distribuer les concessions et les actifs aux différents prétendants nantis, qui cherchent à investir sous la forme d’une colonie.

            Cette promesse-là n'a donc pas été honorée par Léopold II et s'est révélé un fiasco, mais au Canada ça a marché ! C'est à cette même époque que le Canada contemporain, celui dont on connaît aujourd'hui encore la mouture, se développe. En 1867 on consacre donc l’existence d’un État «à l'anglaise » permettant à des investisseurs de tous horizons – et pas seulement les anciennes sociétés à charte de la couronne britannique – à prétendre aux mines, aux terres agricoles, aux fourrures, ensuite un peu plus tard au pétrole, grâce à ce chemin de fer qui a été développé de manière mafieuse par des ministres en même temps actionnaires des entreprises bénéficiant de décisions gouvernementales à leur avantage... Et donc se développe un pays éminemment corrompu, dès l'origine. Dans le secteur bancaire on pourrait dire la même chose.

            On a là un des pays les plus aboutis dans la perspective britannique ; et tellement qu'aujourd'hui les électeurs continuent, élection après élection, à convenir de ce modèle-là comme s'il était un horizon indépassable. Au Canada, hormis au Québec pour des raisons particulières, il n'y a aucun mouvement républicain, ce qui me semble ahurissant... Qu'il n'y ait pas même 5% de gens qui veuillent se débarrasser de la Reine et des symboles monarchistes, pour créer un État ressemblant à la volonté développée par celles et ceux qui habitent le territoire... La symbolique monarchiste est avalisée même par les partis qui se disent encore, sans rire, de gauche ! Cette chape de plomb idéologique empêche une prise de conscience sur ce que nous avons été, ce qu'est notre législation qui reste celle d'un État colonial, et en quoi elle est non seulement réformable profondément, mais en quoi elle doit être révolue, c'est-à-dire faire l'objet d'une révolution. Et ce afin que nous devenions partout maîtres chez nous, dans des structures politiques qui auront à éclore et à apparaître de multiples façons d'Est en Ouest, sans nécessairement qu'on garde ce grand territoire ingérable...

 

Justement, est-il possible selon vous de gouverner démocratiquement un territoire lorsqu'il s'avère aussi immense ?

 

            Le Canada n'est pas une république – c'est là où il est intéressant de faire un détour comparatif par la France, même si ce pays a largement dévoyé cette notion depuis 1870,en en faisant une référence de pure forme. Le Canada suppose un État qui ne représente pas la volonté populaire, n'étant pas une république ; mais qui gère et garantit des droits individuels. Ce n'est pas du tout la même chose. Le Canada est une sorte de « police d'assurance » autant sur les plans social que juridique, qui consiste à faire en sorte que les individus aient des droits comme individus.

            Il ne s'agit pas de dégager de délibérations publiques, de réflexions, d'une culture, une volonté que des institutions traduiraient par leurs décisions en politique. Il s'agit au contraire de casser ce rapport-là à la politique, pour présenter les gens strictement comme des individus. Au fond, le Canada n'agit jamais au nom de ses concitoyennes ou concitoyens, il agit simplement en fonction des intérêts de la colonie, essentiellement les investisseurs en colonie, en garantissant toutefois des droits à ceux qui s'y trouvent. Et de fait, c'est comme individus qu'on vote : qu'est-ce que je veux, moi, comme électeur, mon État me conférant des droits individuels... Mais ça s'arrête là.

            Le Canada et les États-Unis ont quelque chose de semblable, mais selon une évolution historique tout à fait différente. Le Canada n'est pas la résultante d'une volonté globale. C'est pourquoi il importe peu aux Canadiens d'avoir un pays qui n'a aucune cohérence. Il suffit de le traverser quelques fois pour voir à quel point il est déconstruit, et claudiquant, ce pays ! Lui trouver un dénominateur commun est tout simplement impossible... D'où le fait qu'on reste des individus. L'aberration de ce pays, c'est d'imposer à toute cette « bande de colons », au sens démographique (je dis souvent que démographiquement, le Canada est un Chili à l'horizontale !) ; c'est d'imposer à cette bande-là une frontière Nord-Sud en contradiction complète avec la dynamique intrinsèque du continent. Les gens de Vancouver ont plus à voir avec les gens de la côte ouest, qu'avec les gens de Montréal... C'est évidemment dans cette dynamique spatiale que se font les mouvements ! Vancouver est presque aussi loin de Montréal que l'est Paris... Quand on débarque là, on s'étonne d'avoir le droit de travailler, d'avoir des papiers nous permettant de se dire encore à l'intérieur de quelque chose qui est son pays. C'est de la science-fiction ! On a finalement un Pays qui n'est pas tenu, sans contenu, dont le centre d'intérêts, Toronto, est l'équivalent de Zurich ou de Francfort, ville sans envergure où se brasse beaucoup d'argent... qui n'a pour pertinence que de permettre à des affairistes de faire des affaires !

 Rassemblement de tribus sioux en juillet 2016 dans le Dakota, pour protester contre le passage du pipeline Keystone XL sur leur territoire. Ce pipeline construit par la compagnie canadienne TransCanada Corp permettrait d'acheminer du sable bitumineux en provenance d'Alberta, vers les États-Unis.  (c) Megan Mitchell/NBC North Dakota News

 

Dans le récit médiatique reviennent régulièrement des épisodes conflictuels entre des « géants énergétiques » et des communautés autochtones. On en a eu l'exemple récent en Amérique du Nord avec le projet Keystone XL au Dakota du Nord avec les Sioux ; ou encore en Afrique avec le peuple Egi dans le delta du Niger, qui fait face au désastre écologique occasionné par Total, dont vous parlez dans votre dernier ouvrage. Comment analysez-vous ce face à face entre multinationales « sans visage » et peuples autochtones ?

 

            Le fantasme des investisseurs en Afrique depuis le XIXème siècle est une Afrique sans Africains... De la même manière qu'on aurait bien aimé une Amérique sans Premières Nations... Et c'est tout le rapport conflictuel – pour le citer dans ses grandes lignes, parce qu'il y a lieu d'être nuancé mais je ne le serai pas par commodité – entre géologie et géographie.

Si on est géologue, au sens très précis voire restreint qu’en fait l’industrie minière, ce qui nous intéresse c'est la matière pour elle-même, en tant qu'elle est exploitable dans des sociétés qui l'importent et pour qui elle importe. Il y a donc là une importance dans un cadre donné, attribuée à une richesse vue comme étant extractible. C'est-à-dire que ce qui fait la valeur de la richesse, c'est qu'elle puisse être extraite et transportée dans un autre cadre. C'est là une certaine géologie d'affaires, une branche particulière ! Cela suppose que les gens sont toujours de trop, des obstacles. On investit donc pour lever l'obstacle... Ce qui consiste à confier, à des organisations spécialisées, la « gestion des communautés », souvent assurée par des algorithmes et des questionnaires tout à fait méprisants. On va ensuite leur fournir un terrain de football et deux dispensaires, et puis un chemin goudronné pour les occuper un temps... Bref, on donne des hochets ! L'idée c'est d'oublier le plus vite possible qu'il y a des gens, tout un écosystème lié à ce qu'on veut extraire.

            La géographie, elle, au contraire, considère que la valeur d'une chose dépend de son lien avec le reste. La valeur d'un sous-sol, d'un cours d'eau, d'une montagne est liée à un ensemble, à un écosystème, à un tout.

            Il ne m’a pas semblé absolument dépourvu de pertinence de parler d’une notion, pas tellement appréciée des spécialistes de la notion de génocide, soit celle de « génocide involontaire », calqué sur celle d'« homicide involontaire ». On en vient à tuer des peuples en se comportant ainsi, par négligence, par indifférence à certains peuples – et là on est dans une hiérarchie des peuples. Sur un mode involontaire, sans qu'on cherche à exterminer des gens, on en vient à commettre littéralement des génocides, au sens d'empêcher la généalogie d'un peuple et d'y mettre fin. Du fait d'une exploitation planifiée, indirectement meurtrière étant donnés les conséquences et dommages collatéraux, en viennent à disparaître des populations entières, non pas sur la base d'une haine ou d'une volonté d'extermination, mais sur la base d'une indifférence et d’un mépris. Et bien entendu que tout ce qu'on fait subir à la population nigériane du delta du Niger ne surviendrait pas si les richesses qu'on exploitait là étaient dans le quartier de Westmount à Montréal, ou dans le 16ème arrondissement de Paris. On constate donc là qu'il y a une hiérarchie des peuples à l’œuvre, en ce qui concerne le degré d'attention portée aux conséquences des projets que l'on exécute, et à la sécurité de ces peuples exposés à ces projets. On pourrait parler de « crime industriel massif », on pourrait trouver d'autres expressions si l'expression génocide choque parce qu'on tient absolument à la réserver pour un seul cas de figure... Pour ma part je crois un peu plus en la plasticité du langage.

 

« Il ne reste plus de ce passé iroquois ou huron que l'oubli médiatisé par ces statuettes que l'on vend aux touristes. » Ce triste constat est extrait de votre essai la Médiocratie, dans un chapitre intitulé Portrait du Colon. Comment voyez-vous le rôle de l'argent comme tentative d'uniformiser toutes les « cultures du Monde » en une grande culture universelle du business ?

 

            Dès que l'argent se démultiplie, se concentre – comme dit le poète Stéphane Mallarmé, il tombe dans une «incapacité à traduire » quoique ce soit, s’en tenant à ne signifier rien dans son accumulation de zéros. C’est s'éloigner de toute sphère sensible. En témoigne toute la polysémie quant aux deux verbes « compter » et « conter »... À savoir que « conter » consiste à énumérer des événements, des actions; on est donc dans le nombre mais sur un plan sensible. Alors que le « compte », cette fois, consiste en cette prise en compte de l'énumération, hormis son aspect sensible. On peut dire que le PIB d’un pays s'élève à tant : on a donc fait un compte rapide de processus commerciaux et de faits d'échange qui ne sont en rien contés; donc on ne prend pas en compte l'aspect narratif qui nous rend conscients de ce qui se passe.

            Or plus on agit sur un plan comptable numérique et financier, à une échelle large et quant à des volumes grands, moins on est sensibles... moins il y a de peuples, moins il y a de gens, d'événements... moins le chiffre est médiateur de quelque chose. La pathologie que cela entraîne, c'est une vraie forme de psychose. Dans le sens où aujourd'hui, j'en suis convaincu, des ministres des finances ne savent même plus authentiquement que le budget d'État qu'ils ont à charge est la médiation de la souffrance des gens... que lorsqu'on supprime un zéro, il y a des gens qui crient. De la même manière qu'il y a des investisseurs qui ne savent plus que lorsque la valeur d'un titre augmente à la bourse, il y a des gens qui hurlent de l'autre côté du miroir, que ces chiffres-là sont la traduction d'éléments sensibles qu'on a appris à refouler puisque le compte n'en tient plus compte, et ne permet plus de compter quoi que ce soit... Et c'est ce qui fait des gens qui aiment l'argent ; des gens insignifiants au sens où l'argent n'est plus, à cette échelle-là, que la chose la plus commune : l'abstraction d'un fait de valeur. La chose la plus dépersonnalisée et « dé-substantialisée ».

Le symptôme s'en révèle par exemple lorsque, à l'occasion d'offrandes, on vit mal le fait que quelqu'un nous donne de l'argent. « Tu es mon meilleur ami, je te donne vingt dollars parce que c'est ton anniversaire... » On le vit mal, pourquoi ? Parce qu'on a là une offre qui porte sur la chose la plus commune, la plus anonyme, la plus insignifiante qui soit, c'est-à-dire de l'argent ! Et si on aime l'argent, c'est qu'on aime l'insignifiance. On aime cette abstraction qui veut tout et rien dire à la fois, complètement avilissante.

 

Vous concluez votre pamphlet Politiques de l'extrême-centre par un clin d'oeil ironique au Indignez-vous de Stéphane Hessel paru il y a quelques années : Radicalisez-vous ! Comment peut s'affirmer cette radicalité citoyenne ?

 

            Déjà, le « Indignez-vous » a quelque chose d’agaçant. Tout simplement parce que dans une évolution historique récente, il a constitué une régression.

Sans que ce soit un idéal absolu, jusqu'à présent on avait développé la notion d'altermondialisme. Avant le 11 septembre 2001, la dialectique géopolitique mondiale commençait à se dessiner entre altermondialistes et capitalistes. Il y avait quelque chose de très prometteur. On sentait que tendanciellement, s'annonçait une progression du pôle altermondialiste : tellement de gens souffrent du capitalisme dans son déploiement mondial, sans entrave ou presque... Je pense que les dirigeants et idéologues de Washington  ont profité de certains événements, pour le dire ainsi, pour développer un ennemi formé sur mesure : l'Arabe, le Musulman, le terroriste... Alors on a fait la « guerre au terrorisme », ce qui est ridicule parce que le terroriste n'est pas une figure historique, mais quelqu'un qui a une stratégie particulière. On fait une guerre à une stratégie, alors que la guerre est elle-même une autre stratégie... Une stratégie qui fait la guerre à une autre stratégie... On ne sait plus de quoi on parle ! Le Premier ministre de France parle de guerre, alors qu'il n'a pas le droit de parler de guerre puisque la Constitution ne lui permet pas de le faire dans le cadre qui a été le sien, c'est-à-dire ad lib... Il faut que le Parlement se prononce formellement, pour que le Premier ministre puisse se dire en guerre, parce que lorsque le premier ministre s'exprime, il n'est pas au comptoir et il ne donne pas son opinion : il a une fonction ! Et comme la plupart des officiels de France ont oublié le sens même de la Vème République, qui non seulement est contestable dans ses termes mais même pas comprise dans son application, ça va très mal...

            Hormis cette digression, l'altermondialisme était intéressant en ce qu’il avait là nécessairement, sur un plan sommaire, un engagement intellectuel de la part de ceux qui se positionnaient en fonction de ce terme. Nous sommes encore dans des éléments de langage. Être altermondialiste impliquait deux choses : l'état du Monde économique, la mondialisation néolibérale qui donnait à une certaine échelle les pleins pouvoirs à des groupes qu'aucun État n'arrivait à encadrer ; et l'idée d'une altérité, c'est-à-dire la capacité non pas à revenir à des nationalismes étriqués, mais à développer un monde qui procède des mêmes principes que l'Internationale jadis, mais sous une forme novatrice et adaptée.

            Que se passe-t-il quand on en vient à l'indignation? L'indignation, c'est un sentiment. Si on ne voit pas l'indignation comme une bougie d'allumage vers quelque chose, mais en elle une fin, on obtient à la longue des concours d'indignation... Comme au moment du centenaire du J'accuse de Zola, en 1998. De la même façon qu'à l'époque tout le monde y était allé de son J'accuse, on a eu un festival de l'Indignation pendant trois-quatre ans ; c'était à qui s'indignait le plus. On était plus indignés les uns que les autres, ce qui n'a pas mené à grand chose intellectuellement en termes de résultats critiques ! C'était intéressant un temps, comme sorte d'amorce; mais le terme ne permettant pas l'enchaînement, d'une manière tout à fait prévisible, tout s'est effondré sur place. On s'indigne, mais c'est un élan qui ne mène à rien s'il n'y a pas un discours qui accompagne cette indignation-là. Chez Stéphane Hessel à l’origine de son activité politique (au sens large), il y en avait un, c'était celui du Conseil de la Résistance, une certaine vision de la République, mais il n'était pas vraiment mis en avant chez ceux qui ont lu ou commenté cet ouvrage... On en est venus aux états d'âme, et comme d'habitude grâce à une presse complaisante, le Capital a gagné du temps !

            Radicalisez-vous, ça veut dire en revenir au sens même des choses...

 

À la « racine » ?

           

            Oui... Je ne suis pas contre ce retour à l'étymologie de la racine, avec un petit côté métaphysique à la chose. En tout cas revenir à une sorte de justesse, entre le discours et ce qui est en cause. C'est-à-dire se dépouiller de toute cette idéologie qui nous encombre, qui nous aveugle et nous obstrue, pour en revenir à une franchise quant aux diagnostics, afin que ces diagnostics-là suscitent des appels en termes de changements, de pratiques, d'initiatives. Que ce soit sur le municipalisme radical, ou l'écologie politique, ou sur les résistances dans le monde professionnel, ou encore la réécriture de certains lexiques organisationnels, peu importe ; mais qu'on se saisisse des enjeux historiques plutôt que de les subir.

            Le « Radicalisez-vous » rimait avec ce que je me suis permis d'écrire dans Médiocratie, c'est-à-dire « Faites n'importe quoi » ! Dans le sens où il devient difficilement admissible d'entendre des gens qui, comme nous tous, se font prédire depuis des décennies la catastrophe, l'apocalypse. La faune est menacée, le trou dans la couche d'ozone s'élargit, les sols s'érodent, le désert avance, les glaciers fondent, le climat se réchauffe, l'État social s'écroule, les mafias ont pris le pouvoir... On le sait ! Et on est encore là, à se demander ce qu'on peut faire sur un ton enfantin, passif, stérile et statique ! À demander à quelqu'un de nous dire quoi faire, comme si la question n'était pas avilissante et honteuse pour la personne qui la pose. Parce que n'importe qui, avec un minimum d'intelligence, sait qu'on ne peut pas poser la question comme ça. La question supposerait comme réponse « croquons dans une capsule de cyanure, organisons un suicide collectif parce qu'il n'y a plus rien à faire », ou bien « Ne fais rien, va dans ton sous-sol, regarde TF1 puis contente-toi de ça » ! Il n'y a rien à faire : c'est ce qu'appelle la question.

            Il n'y a pas de solution en deux coups de cuiller à pot qui permettra de parvenir à ses fins. On le sait, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut rien faire. Il faut penser de manière adulte, un rapport à la politique qui se pense par étapes, par conjonctures, qui se pense par stratégie, par à-coups, par rapports de force... Et qui suppose qu'on délaisse ce que Lénine appelait la maladie infantile en politique, qu'on s'élève. Du moment qu'on a compris ce qu'il en est des tenants et des aboutissants des enjeux, au stade où on en est, il n'importe pas que ce soit telle ou telle chose qu'on fasse, comme si quelqu'un est assez crétin pour penser qu'on peut, dans un enchaînement tout à fait structuré et planifié, arriver à telle fin si on suit le plan... On n'en est pas là ! L'important est donc d'agir là où on peut agir, pour faire en sorte qu'il y ait une conjonction d'actions... En se sachant plusieurs, et en cessant de penser qu'on est des individus, c'est-à-dire ce que n'importe quel anthropologue comprend d'office, c'est que nous sommes d'emblée, d'abord, des sujets collectifs avant d'être des individus.  Le défi est de faire se rencontrer des modes d’organisations démocratiques (tirage au sort, assemblées constituantes, démocratisme municipal confédéré, référendum) avec une solide culture politique rendant les membres des communautés politiques capables d’une réflexion d’emblée collective, et pas seulement la poursuite additionnée d’intérêts particuliers…

 

 

 

LE RAPPORT AU LANGAGE

 

Dans vos travaux, vous vous intéressez beaucoup au jargon économique et à l’influence tangible d’un « langage de l’entreprise » dans toutes les sphères de la société. Dans quelle mesure cette influence nuit-elle à l’expression d’une langue claire, vivante et précise comme acte de résistance politique quotidienne, tel que l'évoquait George Orwell par exemple ?

 

            Il importe de relever à quel point agir et penser vont de pair. La première escroquerie à laquelle on est confrontés consiste à faire comme si on pouvait par moments arrêter de penser, pour enfin agir... C'est aberrant de ne pas penser les deux ensemble ! Dans un sens comme dans l'autre. D'une part, il y aurait ceux qui agissent sous l'impulsion de ceux qui pensent. Ceux-là auraient un niveau d'éducation permettant de comprendre l'ordre mais pas de le critiquer, ce qui est peut-être l'idéal idéologique d’un système éducatif subordonné aux intérêts du capital… Et d'autre part, on aurait des gens qui pensent, mais qui pensent à vide. Qui pensent dans des colloques ; dont l'objectif serait d'avoir une publication de plus, un crédit de plus, une ligne de plus à leur CV, sans que l'engrenage de la pensée ne trouve une roue à laquelle s'accrocher pour établir une force qui soit à la fois motrice historiquement, et féconde socialement.

            La division du travail qui prévaut entre l'action et la pensée doit être dépassée si nous voulons éviter d'être complètement enfermés dans des pratiques devenant stériles ou inconscientes d'elles-mêmes.

            Il importe donc de revenir au langage, et de faire ce que Gilles Deleuze appelait « créer des concepts ». Deleuze ne pensait pas simplement à des néologismes, mais au fait de réinvestir, de se ressaisir de concepts au vu de situations et en fonction d'une « halte » qui nous fait parfois entendre les mots dans leur puissance. Et ce, afin de pouvoir se situer autrement par rapport à ce qui nous opprime, par rapport à ce qui nous fait souffrir et aux espoirs qu'on peut avoir - si tant est qu'on déplace notre regard et la perspective sur les choses.

            Je me suis aussi beaucoup intéressé au fait que les mots pouvaient aujourd'hui induire chez nous une grande passivité. Je me suis penché là-dessus notamment dans mon livre Gouvernance, le Management totalitaire. Je me suis intéressé par exemple à ces substantifs créés à partir des participes présents. Pas seulement la « gouvernance », qui est en quelque sorte un régime extatique du fait de gouverner sans début, sans fin, sans histoire – c'est-à-dire sans rupture, sans césure, sans marqueur... Cette modalité-là, qui se substitue à la politique, instaure un temps absolument hypnotique de la pensée politique, au profit de la seule gestion d'on ne sait quoi parce qu'on ne le nomme même plus. D'autres constructions du même genre accompagnent la gouvernance : la militance plutôt que le militantisme, la migrance plutôt que l'immigration, la survivance plutôt que la survie, et bien d'autres... Cette façon passive de penser et de vivre les verbes est donc liée à des recours particuliers au langage.

            Par ailleurs, dans les Organons théoriques sur la notion de gouvernance produite par des think tanks ou des organisations de pouvoir, le rapport aux prémisses est intéressant. En étudiant ces éléments de langage, il m'a semblé important de constater à quel point les mots nous engagent. L'engagement – ou le dégagement – des institutions et de l'idéologie, consiste à choisir les mots avec lesquels on pactise. Du moment qu'on nous a mis dans l'esprit des mots qui sont incontournables et qu'il faut utiliser, on nous coince dans des prémisses… Si, par exemple, on dit dans un théâtre qu'on s'intéresse à des clients plutôt qu'à des spectateurs, on est cuit ! Parce qu'on est automatiquement engagé dans une logique commerciale. Le fait d'utiliser un mot le met tout de suite en lien avec une série de conséquences logiques.

            À partir de là, nous sommes invités à comprendre que nous ne sommes pas maîtres des mots qu'on utilise. Les mots ne sont pas les éléments d'un coffre à outils, et ça n'est pas vrai qu'on en dispose ! On peut devenir cynique : utiliser tel mot un jour, parce qu'il nous sert d'un point de vue tactique, et le lendemain s'en débarrasser alors qu'on s'y est associé au vu et au su de tous... parfois avec la caution ou même la collaboration de pairs pour obtenir une subvention, un poste ou des avantages, un positionnement. Mais il n'est pas vrai que le lendemain on puisse se dire « tout ce temps-là j'ai utilisé les mots gouvernance, client, efficience, rentabilité, entreprise... mais c'est désormais fini, je vais dire socialisme, militant, citoyen, lutte sociale, lutte des classes... » ! On ne peut pas en sortir complètement indemne sans mal paraître. Les mots nous enferment.

            Ce qu'on comprend après lecture de Maurice Blanchot, Jacques Derrida ou autres philosophes du langage, c'est que ce ne sont pas nous qui avons les mots, ce sont eux qui nous ont... La seule liberté dont on dispose par rapport aux mots, c'est de choisir lesquels on utilise. Il me semble important, dans le travail intellectuel qu'on peut faire lorsqu'il est dégagé, de soumettre un certain nombre de concepts au commun, à la pensée de tous, pour au moins présenter l'idéologie comme une série d'options et non pas comme une série d'évidences... Pour, au moins, présenter l'idéologie comme une construction, et non comme un fait de nature. Et à partir de ce moment-là, laisser ceux qui veulent toujours pactiser avec l'idéologie le faire, et le choisir en toute conscience s'ils sont un minimum honnêtes. Et permettre à ceux qui souffrent dans l'enfermement que constituent les propositions idéologiques, d'opter pour d'autres éléments de discours procédant de l'affranchissement, de l'émancipation.

 

Dans l'un de vos ouvrages récents, Une escroquerie légalisée - Précis sur les « paradis fiscaux » , vous insistez sur l'importance de travailler un lexique spécifique. Vous écrivez notamment : « À ne pas travailler à de nouvelles définitions des termes qui permettent de décrire l'activité offshore, on se trouve à participer à ce qui fait son lot, soit rendre opaque et incompréhensible ce qui s'y passe, et convenir des déguisements et faux prétextes que prisent leurs utilisateurs afin de masquer leurs opérations. » Comment un lexique spécifique permettrait-il de lutter contre des pratiques iniques ?

 

            La force des paradis fiscaux, et la complaisance dont ont fait preuve les États traditionnels envers eux, consistent à leur permettre de blanchir des opérations, des fonds, qui sont fondamentalement criminels ou en tout cas illicites, non seulement par des techniques bancaires ou juridiques, mais par le langage lui-même. Si ces « législations de complaisance » demeurent continuellement présentées comme des législations au sens standard, comme des pays qui au fond sont souverains, et qu'en ce sens on ferait preuve d'ingérence si on osait émettre le moindre commentaire par rapport à tel ou tel dispositif légal... Cette idée-là légitime, c'est-à-dire blanchit ce qu'ils font, en présentant sous des dehors légaux ce qui est abusif de leur part. Dire par exemple que « les entreprises canadiennes procèdent à des investissements directs à la Barbade », fait passer pour des opérations économiques standard des transferts qui n'en sont pas du tout... Dire qu'il y a des « fondations caritatives » aux îles Caïman, alors que l'une d'entre elles est propriétaire des avions d'Air France..., on a beau avoir quelque scrupule à établir ce qui est de l'ordre de la charité ou pas, on est quand même dans un cas de figure extrême, tout à fait insolite ! Ou bien lorsqu'on parle de trusts... Par définition, un trust implique que le détenteur d'un actif confie à un gestionnaire son bien au profit d'un tiers ; or, dans un paradis fiscal ces trois acteurs-là peuvent être la même personne et agir sous le sceau de la confidentialité la plus opaque. Ce n'est donc plus un trust (ou fiducie). Même chose pour une « société » ; une filiale présente aux Bermudes n'a parfois pas d'employé, et peut se contenter d'une simple boîte aux lettres ! Mais on fait comme s'il y avait une filiale qui mènerait des opérations, comme s'il y avait des activités... On dira donc que la comptabilité est gérée là, sans même qu'un seul comptable ne soit présent.

            On est dans une telle distorsion, qu'à la fin on se retrouve avec les îles Vierges britanniques comme principal partenaire commercial de la Chine en tant qu'État ; on a le Luxembourg qui est le pays de l'Union Européenne investissant le plus à l'étranger ; la Barbade qui est le deuxième pays où les investisseurs canadiens placent le plus d'actifs ; l'île Jersey qui est le principal exportateur de bananes au monde ; le Rwanda qui exploite des minerais pas même présents sur son territoire..! On a une distorsion complète entre les données comptables et la réalité économique. Cette distorsion-là consiste à blanchir autant par le langage que par les techniques.

            Si on arrêtait de nommer les législations de complaisance des législations tout court ; si on arrêtait de dire qu'il y a là des lois alors que ce sont des anti-lois, des dispositifs visant à neutraliser la loi ailleurs dans le monde ; si on cessait de parler de ces « paradis » comme de territoires alors que leurs lois portent sur tous les territoires du monde sauf le leur... on commencerait à « bloquer » du point de vue du langage. Et alors on serait incapable de continuer sa phrase pour laisser faire les choses parce qu'on les laisse dire... On ne serait même pas capables de les dire ! Parce qu'elles sont indicibles - si on veut être rigoureux quant à ce qui se passe.

 

Dans votre dernier ouvrage De quoi Total est-elle la somme, vous évoquez le langage particulier développé par la multinationale dans les médias. À quoi ressemble-t-il ?

 

            Chez Total, je dirais qu'on fonctionne autrement... On est moins dans une entreprise de blanchiment par le langage, que dans des formes très étriquées de restrictions mentales. On pratique ce que le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop a défini comme étant « l'art de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ». Cette expression convient bien aux stratégies dites de communication de Total. Par exemple lorsqu'on nous dit « ce qu'on fait est légal ». Effectivement, ce que fait la filiale bermudienne de Total est légal, au vu du droit aux Bermudes. Ce qu'elle fait en Iran est légal en Iran... Le caractère légal a trait à la fragmentation des entités du groupe, dans différentes législations qui ont des exigences de type juridictionnel tout à fait différentes les unes des autres, la plupart étant très complaisantes en ce qui concerne l'activité qui se pratique sur le territoire.

            Il y aura aussi, en ce qui regarde la prétention à être une entreprise écologiste, tout un travail de restriction mentale. À savoir que lorsqu'on s'exprime, dans un moment historique où l'accent est mis sur le climat, on va tout de suite faire amende honorable en présentant l'exploitation pétrolière comme étant problématique du point de vue du climat. Et tout en insistant sur le fait que si on est le problème, on est donc la solution – il y a tout un sophisme qui opère – et que si on est la solution, c'est parce qu'on a le pouvoir (pourquoi on l'a, ça, on ne le questionnera pas), on a donc en soi le pouvoir de changer. Il faudrait donc identifier la solution là où il y a le problème, parce que c'est le fauteur de trouble qui pourrait se réformer et devenir un acteur d'un autre type...

Sur le climat par exemple, on va dire que Total s'intéresse beaucoup plus qu'avant au gaz. Le gaz est en quelque sorte moins préjudiciable pour les enjeux atmosphériques et climatologiques que le pétrole... Ça tombe bien, parce que ce jour-là on ne parle pas de l'eau ni des nappes phréatiques; on ne parle pas de la pollution ni de la menace que représente l'exploitation non conventionnelle du gaz pour toute la question de l'eau. Et le jour où on parlera de l'eau, on évoquera autre chose : le solaire, par exemple. On a là une façon perverse de structurer le discours pour qu'il nous intéresse toujours, et qu'il soit de nature à séduire quand il faut séduire, à manipuler quand il faut manipuler, à effrayer quand il faut effrayer... selon les interlocuteurs du jour.

Usine de liquéfaction du gaz de Total en Angola. (Source : section médias du site de Total)

 

Pouvez-vous nous parler du changement dans la stratégie de communication de Total ? À un moment donné, le groupe s'exprimait très peu devant les médias, tandis qu'aujourd’hui, il est omniprésent...

 

            Ce que j'ai été amené à constater a posteriori, au-delà des motivations authentiques d'origine, c'est qu'il était intéressant de travailler sur Total, parce qu'elle est bavarde... Elle nous parle, énormément ! Je n'estime pas avoir fait un livre à charge sur Total, comme si j'étais parti au grand galop pour mettre à plat cette entité pharaonique... Mais il s'est plutôt agi, ai-je constaté chemin faisant, de l'écouter. Et de prendre au sérieux toutes ses propositions idéologiques, parce que la pensée critique ne consiste pas simplement à répondre du berger à la bergère en répondant « non, ce n'est pas vrai, c'est le contraire » ! Il ne s'agit pas simplement de pinailler sur un mode systématique comme si on était dans une obstruction symbolique. Mais d'entendre ce qu'on nous dit tandis qu'on nous le dit, et même de considérer ce qui est vrai dans ce qu'on nous dit. Mais ce qui est vrai d'une manière quelque peu décalée de la façon dont on veut nous le faire comprendre. Et c'est dans ce décalage-là qu'il y a une contribution, beaucoup plus que dans une sorte d'opposition frontale.

            Donc, quand par exemple Total nous dit « ce qu'on fait est légal », effectivement c'est légal parce que les États le rendent légal, parce qu'il y a des États complices, des vides juridiques, parce que l'entreprise agit sur une échelle hors de portée du droit des États traditionnels... Parce que parfois elle commet des choses qui n'ont pas même de pendant dans la langue juridique, parce que la méthode d'appréciation des faits en vigueur en droit est tellement fragmentaire et morcelée, qu'elle ne permet jamais d'appréhender dans leur ampleur propre les actions auxquelles se livrent les multinationales... Parce que le parquet est passif étant donné qu'il est téléguidé par l'exécutif... Parce que, parce que, parce que ! Là, l'intéressant n'est surtout pas de dire « vous avez tort, c'est illégal, vous êtes des criminels » mais plutôt « on va essayer de comprendre ce que vous voulez dire »...

            Même chose quand les dirigeants disent « on ne fait pas de politique ». D'accord, c'est vrai, pour vous la politique c'est sale, c'est l'affaire des minables, des indigents qui s'étripent pour savoir qui va porter la couronne ; vous, vous regardez tout ça de haut, de vos jets privés et de vos tours, ça vous fait rire ! Vous financez ceux qui sont les plus malléables, les plus susceptibles d'être comestibles, plastiques, convertibles... Parce qu'au fond vous, ce qui vous intéresse, c'est une loi d'une toute autre nature que celle dont les législateurs sont capables ; c'est une loi qui conditionne l'activité des législateurs. Si les législateurs ne s'y conforment pas dans leurs lois, dans leurs politiques douanières, diplomatiques, commerciales ou financières, vous allez tout simplement les écraser, parce que vous en avez le pouvoir. Et vous allez, conjointement, élaborer un cadre qui vous permet d'établir ce qu'il en est du commerce, du respect de décisions antérieures à celles de signatures de contrats, d'accès à la finance, aux richesses naturelles...

            Et enfin il y a toute la question du passé qui est scellée, refoulée, oblitérée par un droit qui prescrit rapidement ce qui relève du temps long de l’histoire. Il y a une prescription, de fait, de beaucoup de phénomènes de collaboration qui ont été soit blanchis par des opérations étatiques ayant rendu possible ce qu'on aurait dû sanctionner, ou soit tout à fait largués dans l'Histoire en quelque sorte. Donc il est très difficile de revenir et d'obtenir des réparations pour ce qui a été fait il y a des décennies dans des régimes tombés en désuétude...

            Ces trois axes discursifs ont donc été privilégiés par la firme (« tout ce que nous faisons est légal », « nous ne faisons pas de politique », « le passé appartient au passé ») quand elle s'est mise à parler. Mais avant le naufrage de l'Érika au tout début du siècle et de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse à peu près au même moment ; avant qu'il y ait ces crises, la firme dans sa forme qu'on lui connaît, c'est-à-dire fusionnée entre Elf, la Compagnie Française des Pétroles, et Petrofina, avait pour habitude de revendiquer ses droits eu égard au droit des affaires. Elle était beaucoup plus intéressante à l'époque, parce que beaucoup plus franche. L'Érika et son naufrage au large des côtes bretonnes survient, et vous avez le tout premier PDG de la mouture actuelle de Total, Thierry Desmarest, qui dit en substance « nous estimons que ça ne nous regarde pas, c'est la société qui bat pavillon maltais, affrété par on ne sait trop quelle série de sociétés offshore, qui est responsable du transport. Ça ne nous revient pas en droit. » Et on nous montre finalement comment on pense. Même chose pour l'usine AZF-Toulouse et son explosion le 21 septembre 2001, qui fait l'objet d'une cause pendante, et a donné lieu à toutes sortes d'élaborations azimutées pour entretenir un doute raisonnable, de façon à ce qu'il n'y ait jamais de sanction. Là aussi, on était dans des stratégies assez agressives consistant à donner un minimum de réparations et admettre un minimum de responsabilités, eu égard à des positions juridiques.

            Depuis ce temps-là, Total a voulu être l'ami de tout le monde. En finançant le Louvre ; des universités ; des étudiants ; des associations loi 1901 ; le football continental en Afrique ; en se prononçant pour les pauvres Syriens qui sont exclus de leur pays - mais sans jamais parler des enjeux liés aux ressources quant à cette guerre... On établit son territoire comme des chiens pour entraîner l'auto-censure. On crée de la complicité dans tous les milieux sociaux. L'idée n'est même pas d'être aimé, mais de devenir indispensable, à toute petite échelle, pour des gens indigents souhaitant faire vivre leur festival ou un petit bout de gras afin de mener à bien des activités tout à fait locales.

 Source : section médias du site de Total

 

LE RAPPORT À SOI

 

Comment s'est forgée votre conception de la philosophie ?

 

            Il y a un philosophe qui a beaucoup compté pour moi, et qui n'est pas connu autant qu'il le mériterait : Patrice Loraux. Il était très impressionnant en séminaire, surtout pour de jeunes esprits... J'ai suivi ses cours dans les années 90 à Paris, au Collège international de philosophie. C'est quelqu'un qui stimulait beaucoup l'envie de comprendre les choses sur un plan conceptuel, de lire des philosophes différents, et de rendre la philosophie vivante. Pas du tout sur un mode épicurien à la Michel Onfray, mais disons sur un mode suscité par les textes, tels qu'ils étaient en eux-mêmes.

            Il indiquait notamment que la philosophie relève d'une pratique n'ayant pas sa forme sociale. C'est comme vouloir pratiquer un métier qui n'existe pas. Il disait de la philosophie qu'elle suppose de la turbulence dans la mise en application des protocoles, des pratiques, ou des manuels. Par exemple, il suggérait que le philosophe est celui qui conduirait un autocar sans respecter le circuit... ou bien que c'est celui qui arrive trop tôt à un rendez-vous et qui, comme il fait autre chose entre-temps, finit par le manquer ! C'est en quelque sorte une pensée qui n'arrive pas à se conformer à des pratiques qu'il faudrait intégrer sans questionnement. C'est le questionnement provoqué par une conscience de ce qui ne tourne pas rond. La philosophie ne consiste donc pas à ne pas faire tourner rond, mais à être sensible à ce qui ne tourne pas rond. À ne pas couper court à des réflexions qui concernent le dysfonctionnement propre aux choses. C'est peut-être ce qu'on pourrait entendre en méditant Loraux.

            Forcément, quand on étudie, il y a des choses qui ne coulent pas de source. Et l'idée serait de relever tout ce qui ne fonctionne pas. D'où l'importance de la problématisation, pourtant de plus en plus rare à l'Université ; un autre mot pour parler d'une thèse au sens fort. La problématisation consiste à mobiliser des mots. Pas nécessairement en les inventant, je ne suis pas forcément partisan des néologismes... Mais à investir d'une façon particulière le langage conceptuel, pour faire voir les dysfonctionnements, les problèmes au sens d'une problématisation, pour qu'on soit, au moins, au fait du monde et du contexte dans lesquels on est amenés en toutes circonstances à évoluer.

 

À la fin de votre ouvrage La médiocratie (2015), vous citez Albert Camus lors de son discours de réception du prix Nobel de littérature, il y a soixante ans : « À partir du moment où l'abstention elle-même est considérée comme un choix, puni ou loué comme tel, l'artiste, qu'il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu'engagé. » Est-ce que vous-même, Alain Deneault, avez le sentiment d’être un philosophe « embarqué » plutôt qu'engagé ?

 

            Ce qui m'inquiète beaucoup dans l'expression de « pensée engagée », c'est de considérer qu'elle est maniée par ceux qui ne veulent précisément pas nous engager. C'est à dire des institutions de pouvoir qui n'accepteront pas qu'on s'engage par soi-même. Du coup très souvent les acteurs engagés sont sans emploi, c'est à dire qu'ils sont sur la touche, et on les dit engagés pour justifier qu'on les ait laissés là. L'engagement est toujours l'étiquette que nous attribue une instance, ou des acteurs appartenant à un ordre autre.

« Vous êtes engagé », c'est à prétention descriptive en même temps que performative : c'est une exclusion. Sous ce motif-là, on vous laissera où vous êtes parce que vous vous êtes engagé de vous-même... On ne peut pas vous engager : c'est déjà fait ; vous vous êtes autorisé, de vous-même.

            Au fond, on n'est pas engagé, on est effectivement embarqué. C'est rare que quelqu'un, par exemple un jeune esprit, que ce soit à l'adolescence ou dans la jeune vie adulte, se dise « Tiens, j'ai envie d'être engagé, dans un premier temps voilà ce que je postule ; et dans un deuxième temps je vais choisir mon terrain d'engagement ! » En réalité c'est plutôt par des enchaînements de pensée, par des réflexions conséquentes, qu'on en arrive à certaines observations pouvant être soutenues ou stimuler certaines convictions. On finit par se montrer sensible à un certain nombre d'enjeux, à concevoir les choses d'une façon particulière, et tout d'un coup on se fait dire qu'on est engagé. On s'est trouvé confronté à un certain nombre de questionnements qui sont même parfois accidentels.

Qu'est-ce qui distingue quelqu'un qui est « engagé » de quelqu'un qui ne l'est pas ? Quelqu'un qui ne l'est pas, c'est sans doute quelqu'un qui a eu des enchaînements de pensées salués par des institutions de pouvoir reconnaissant leurs propres intérêts, en suivant un certain nombre de balises, un certain nombre de cordons sanitaires de l'orthodoxie. Mais on n'est pas moins engagé quand on réfléchit aux processus électoraux ou aux politiques du gouvernement Poutine, ou à la pharmacologie pratiquée par les grandes organisations pharmaceutiques, que lorsqu’on s'intéresse au droit à la propriété en tant qu'il est intrinsèquement excluant et injuste. Ce ne sont pas des processus mentaux très différents, sauf que dans un cas on n'est pas engagé, on est plutôt dégagé.

            Puisque ceux qui disent qu'on est engagé sont ceux qui ne nous engagent pas, et qui en auraient le pouvoir, ils attribuent cette étiquette-là pour éviter d'avoir à le faire ! Par là même ils précisent surtout qu'on est dégagé : dégagés des contraintes institutionnelles, des contraintes professionnelles... Attendu qu'être employé, engagé par des institutions, cela signifie in fine être rétribué pour son silence. Car le salaire paie, d'abord et avant tout, un exercice de refoulement psychique... Être salarié, dans un rapport d'emploi, c'est la subordination à des exigences conceptuelles, notionnelles et langagières. Ainsi lorsqu'on est dans un rapport d'insubordination par rapport à cette injonction, ça ne prend pas longtemps qu'on se fasse dire en somme « Ta gueule, je te paie » ! Même dans un monde aussi libéral que l’université, la compétition et la pression entre les pairs suffit à créer des effets de censure et de conformisme contreproductifs. 

Ce qui est sous-jacent au lien d'embauche, et qui l'est très peu longtemps si l'on déroge à l'attente, c'est le refoulement psychique de la pulsion d'avoir à utiliser un certain nombre de mots, certaines articulations du sens en lien avec des impressions de réel. Quand tu parles à tes clients, tu utilises tel vocabulaire ; quand tu parles à tes collègues, c'est tel mot que tu utilises ; nous avons convenu qu'ici telle expression serait consacrée à telle ou telle activité... Lorsque tu rentres chez toi le soir, tu penses et tu parles comme tu veux, mais ici, puisque je t'engage, tu parles et tu penses comme nous !

            Finalement l'intellectuel, ou tout citoyen ou citoyenne engagé, est d'abord et avant tout dégagé de ces contraintes. C'est ce qu'on ne pardonne pas lorsqu'on est dans une institution de pouvoir : au nom d'un prétendu « engagement », c'est de s'être en réalité dégagé du lien de contrainte et d'avoir été capable de s'engager par soi-même, dans une réflexion, dans une action civique, dans quoi que ce soit qui puisse en valoir le motif.

 

Vos essais sont abondamment irrigués de références aux faits d'actualité. Quel est votre rapport à l'information, au milieu du « flux permanent » ?

 

            Une pensée conceptuelle sans référent social risque le délire. Tandis qu'une pensée empirique sans concept risque l'alourdissement, voire même l'enfermement. Cette tension entre les deux me semble tout à fait féconde. C'est-à-dire mettre les concepts à l'épreuve du réel, et dégager du réel des éléments de pensée qui transcendent les seules situations empiriques.

            La pensée de Georg Simmel est riche d’enseignement en cela. Simmel a une approche qui consiste à élaborer en interaction deux régimes de pensées, un théorique et l'autre empirique. L'idée, c'est de démontrer qu’on n'arrivera jamais à développer un concept qui aurait une valeur propre et totalement autarcique; les concepts sont toujours en résonance avec une multitude de cas de figures. La force d'un concept est précisément d’être capable de traduire d'un seul tenant de nombreuses potentialités; mais en même temps ces cas de figure, foisonnant, finissent par se renouveler tellement qu'ils entraînent nécessairement, par à-coups, une revisitation des concepts, une mise à jour.

J'ai toujours été sensible, en suivant l'exemple de Simmel, à ces deux régimes-là, qui lorsqu'ils sont pris isolément, m'ennuient. Je les trouve excitants et féconds lorsqu'on les place en interaction.

Georg Simmel (1858-1918)

 

 

Comment votre double ancrage, en France et au Canada, nourrit-il votre réflexion, vos travaux ?

 

Le croisement des cultures françaises et québécoises est fécond. Quand on vient d'Amérique et qu'on arrive en France, on se sent structuré, grandi par la verticalité des institutions... C'est peut-être moins vrai aujourd'hui, mais au XXème siècle cela fonctionnait. Le collège de France avec Bourdieu, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales avec Jacques Derrida, le Collège international de philosophie avec Hélène Cixous, l'École Normale Supérieure avec Julia Kristeva... Des figures nous hissaient, sans se trouver comme aujourd'hui à patauger dans toutes ces logiques administratives de la recherche de subventions et du petit carriérisme mesquin... Ces figures nous tiraient vers le haut, nous inspiraient. Même si on pouvait être en désaccord, on avait un vrai respect pour les personnes qui étaient devant nous.

            À cette époque, être Nord-Américain et venir étudier dans ce cadre-là avait quelque chose d'inspirant. Dans le même temps, on pouvait se sentir mû par une force de proposition qui était cassée chez nos pairs européens, qui se trouvaient en quelque sorte inhibés. Je me suis permis toutes sortes de choses. Pour donner un exemple, j'ai fait imprimer ma thèse sur un papier saumon en reproduisant la maquette du Financial Times, pour montrer que la pensée économique que je préconisais devait être là aussi. On prétendait en quelque sorte loger l'économie sous son enseigne la plus officielle... Ce sont des choses qu'on n'encourage pas du tout. Certains professeurs étaient un peu renversés par ces propositions mais pouvaient les suivre, tandis que d'autres les sanctionnaient durement. Mais il y avait quand même une ouverture pour cela.

Georg Simmel avait en cela une liberté qui annonçait bien une pratique de la sociologie telle que celle de Charles Wright Mills. Ou d’autres penseurs considérés juifs dans le monde allemand du tournant des XIXème-XXème siècle qui étaient mis au ban de l'université, et de ce fait devaient devenir créatifs. Siegfried Kracauer par exemple, qui invente pratiquement le feuilleton journalistique parce qu'à l'université on n'en veut pas... Il ne peut pas faire de recherches universitaires dans les médias imprimés de l'époque, mais il ne se contente pas non plus simplement de « pisser de la copie » comme n'importe quel journaliste ; il invente un genre : le feuilleton. Même chose avec Benjamin, et des objets tout à fait singuliers comme le Livre des passages qui donnent lieu à des essais pas vraiment philosophiques au sens où on l'entend dans les institutions, mais qui ont une part de créativité très grande.

 

Dernière modification le samedi, 16 septembre 2017 21:37

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