Oct 24, 2017 Last Updated 9:37 PM, Sep 16, 2017

Fantômes dans la matrice... chez Mamoru Oshii

Au départ, Ghost in the Shell est un manga de Masamune Shirow, également décliné en anime. Le major Motoko Kusanagi est un cyborg dont l’unique antécédent humain est son cerveau (unique partie du corps qui ne peut être générée artificiellement), réimplanté dans un corps artificiel. Le cerveau peut faire l’objet de diverses modifications évolutives tel un ordinateur auquel on assemble divers composants additionnels. Cela n'en fait pas moins un être unique.

 Kusanagi fait partie d'une section d'élite policière (la section neuf, qui accueille indifféremment humains et « Méchas ») chargée de retrouver un cybercrimel, le Puppet Master. Cette intelligence artificielle projette de contrôler l’esprit humain en utilisant la matrice, ultime évolution du réseau Internet, dans laquelle il est capable de s’infiltrer et de surfer.

La navigation dans la matrice s'effectue à l'aide d'une connexion directe au cordon médullaire (envisagée dans Gravé sur chrome puis Neuromancien de William Gibson). De même, le « ghost » désigne l’âme humaine, et « shell » l’enveloppe corporelle. Le « ghost », qui gouverne l’identité de chaque individu peut être piraté, modifié ou remplacé.

Esprit es-tu dans la matrice ?

 Dans Ghost in the Shell, ce sont les cyborgs et intelligences artificielles qui posent les questions métaphysiques, connaissent des crises identitaires, font preuve d’imagination et définissent la conscience. Les multiples tentatives d’introspection chez Kusanagi sont symbolisées par la plongée dans les fonds océaniques protecteurs rappelant le liquide amniotique. Ils recèlent la solitude, la peur autant que la froideur qui la caractérise, reflètent son âme. La neutralité de l'eau symbolise sa vie monotone et mécanique réglée comme une horloge, dans laquelle l’ivresse autant que le sexe sont exclus; Et ce, malgré les formes parfaites de Kusanagi (dans le diptyque d'Oshii). Le cyborg en éprouve une profonde frustration.

On trouve également dans Ghost in the Shell le Puppet Master, un programme informatique qui a emmagasiné tellement de codes et de données qu'il est devenu un être vivant. En évoquant le marionnettiste, Oshii fait aussi référence à la manipulation. Cela peut symboliser l'inconscient Freudien et la théorie selon laquelle l’Homme n’est pas totalement maître de ses pensées, de ses actions (développé dans Une difficulté de la psychanalyse, L’inquiétante étrangeté et autres essais (folio essais). Le Puppet Master est un puissant hacker qui vole les identités et peut prendre l’apparence qu'il souhaite. Il se déplace dans la matrice en tant que programme tout en se considérant comme un citoyen américain.

Son but ultime est de fusionner son « ghost » avec celui de Kusanagi pour donner vie à une nouvelle entité. Car il lui « manque les processus de base inhérents à tout organisme vivant, les processus de reproduction et de mort ».  La fusion Homme machine s'opérerait comme un simple algorithme informatique, comme un échange d'informations et l'unicité de Kusanagi demeurerait comme une empreinte génétique sur le Net. Ainsi, ce personnage permet d'évoquer la Singularité, point hypothétique de l’évolution technologique de notre civilisation à partir duquel l’intelligence des machines dépassera les capacités intellectuelles humaines (source : Wikipedia). Ce concept est développé notamment par Ray Kurzweil.

Avec Ghost in the Shell, Mamoru Oshii inventait l'anime méditatif. Il introduit des thèmes Bergmaniens dans le cinéma d'animation, des réflexions sur la mort et la solitude. Le cinéaste suédois mêlait également subjectivité et objectivité dans Persona, un film qu'Oshii apprécie énormément. Le rythme de Ghost in the Shell semble emprunter également à La Jetée de Chris Marker, diaporama narré par la voix off de Trevor Duncan ainsi qu'à Level Five du même cinéaste, jouant de l'osmose réel-virtuel. Oshii apporte sa pierre à l'édifice de la science-fiction méditative à la suite (à la hauteur aussi) des préoccupations chère à la littérature de science-fiction sous la plume d'Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Villiers de L'Isle-Adam...

De nombreuses réflexions à l'oeuvre dans Ghost in the Shell sont également au centre de A.I. Intelligence Artificielle de Steven Spielberg (projet a été longuement porté par Stanley Kubrick). Dans celui-ci, David est un jeune robot conçu pour aimer sa famille adoptive. Il s'agit donc d'un androïde émotif et à ce titre il va connaître une crise identitaire.

Autour de Ghost in the Shell : Pouvoir et Post-humanité :

Dans « Obsolete Body », Stelarc écrivait : « Il n’est plus question de perpétuer l’espèce humaine par la reproduction, mais d’élever les relations sexuelles grâce à l’interface être humain-machine. Le corps est obsolète. Nous arrivons à l’aboutissement de la philosophie et de la physiologie humaines. La pensée humaine telle que nous la connaissions s’en retourne vers le passé humain ». Les propos de l'artiste australien font écho à Donna Haraway, auteure du manifeste cyborg : « la reproduction sexuelle est un type de reproduction parmi tant d’autres. » Selon la chercheuse féministe, l'omniprésence des machines, les connexions multiples et les avatars permettront à l'humain de se transcender, le corps developpant de nouvelles fonctionnalités. Aussi, la philosophie extropienne, défendue par Max More et Natasha Vita-More, refuse les limites de la nature humaine. Les extropiens pensent qu'il faut chercher à améliorer nos capacités intellectuelles, notre développement émotif, s'affranchir de nos limites physiologiques, augmenter la durée de la vie. Ils préconisent l'utilisation de la science pour accélérer notre transition de l'état humain vers le posthumain.

La cybernétique (qui naît dans les années 40 avec l'intuition de Norbert Wiener) considère les machines comme des acteurs à l'égal des êtres humains, en tant que somme d'informations. Pour Wiener, la création de l'ordinateur nous faisait entrer dans une nouvelle ère. Dans l'ouvrage Cybernétique et société, Wiener montre qu'il faut absolument maintenir la différence entre la machine et l'homme. Ce qui différencie fondamentalement l'homme de la machine, ce n'est pas la pensée car elle est universelle, mais la morale. La proposition d'une conduite rationnelle des sociétés par des machines conduirait, toujours selon Wiener, au fascisme. Ce que redoute Wiener ce n'est pas vraiment la prise de pouvoir des machines mais :

« que de telles machines, quoique impuissantes à elles seules, puissent être utilisées par un être humain, ou un groupe d'êtres humains, pour accroître le contrôle sur le restant de la race humaine, ou que des dirigeants politiques tentent de contrôler leurs populations au moyen non des machines elles-mêmes, mais à travers des techniques politiques aussi étroites et indifférentes aux perspectives humaines que si on les avaient conçues, en fait, mécaniquement. »

On ne compte plus les œuvres de fiction nourries par la peur d'un monde contrôlé par les machines. Ghost in the Shell est une œuvre philosophique moderne et visionnaire complexe qui montre également une acception des machines dans la société japonaise. Elle diffère de la vision occidentale car les robots par exemple ne sont pas créés en vue d'un asservissement. La vision japonaise de l'artificiel a peu à voir avec le mythe du progrès scientifique très présent dans la culture occidentale. De même l'opposition entre nature et culture n'est pas présente au Japon. Au contraire selon les traditions religieuses, l’Homme, au même titre que l’oiseau, la pierre ou la divinité, n’est qu’un élément d’une grande toile sans hiérarchies. Il existe un lien entre les choses, c’est une idée forte de la culture Japonaise. Enfin, l'hybridation, la figure du cyborg ne fascinent pas comme c'est le cas en occident. Au contraire, elle effraie, les Japonais apprivoisant facilement la technologie mais ne souhaitant pas fusionner avec elle.

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