Jun 25, 2017 Last Updated 2:29 PM, Apr 22, 2017

Lapita : l’empreinte des ancêtres

Jusqu’au 9 janvier 2011 se tient au Musée du Quai Branly à Paris la première exposition internationale consacrée à la civilisation Lapita… Une occasion inédite de questionner les origines du peuplement humain dans le vaste Océan Pacifique.

 

Troublante Histoire humaine que celle d’une telle étendue liquide à la surface de laquelle flottent quelques miettes d’écorce terrestre, éparses et distantes de milliers de kilomètres. Histoire qui a commencé 3000 ans avant la découverte du Pacifique par James Cook et les grands explorateurs occidentaux.

C’est en réalité à une « archéo-mythologie » d’un type inédit qu’invite l’exposition. Traditions orales et rationalisme scientifique se mêlent dans l’entreprise d’éclaircissement des conditions qui ont motivé des humains à progresser depuis le Sud-Est Asiatique jusqu’aux îles Samoa, au centre du Pacifique. Comme l’affirme Kalkot Mataskelekele, ancien président de la République du Vanuatu (2004-2009) au cours d’une vidéo diffusée à la fin de l’exposition, « ce monde est rempli de mystère. Même les scientifiques sont en désaccord sur son origine. »

Archives céramiques

Dans les années 1950 l’analyse au carbone 14 de tessons de poterie finement décorés, découverts depuis le début du XXème siècle en Papouasie ou en Nouvelle-Calédonie, a commencé à lever une partie du « mystère » qui entourait le peuplement originel de ces archipels. On présume à présent qu’environ 1350 ans av J.-C., une vague de population de langue austronésienne atteint les rivages des actuelles Bismarck, au Nord de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Ces navigateurs intrépides et talentueux vont ensuite essaimer sur 4500 kilomètres en quelques 500 ans, chargeant leurs esquifs de bagages culturels dont il reste aujourd’hui de fragiles fragments.

Des poteries plus ou moins intactes constituent donc « le marqueur archéologique le plus caractéristique » de cette époque et de cette civilisation, certains des objets céramiques ayant traversé les âges dans un état quasi-complet. Mais également des outils de travail (herminettes en pierre, peignes, hameçons…) qui témoignent de l’activité complexe et diversifiée des représentants du Lapita…

L’exposition, cohérente et intelligemment agencée, donne à voir cette complexité. Ses deux commissaires, le Calédonien Christophe Sand et le néo-zélandais Stuart Bedford, sont deux archéologues qui ont fait du Lapita un sacerdoce, et on imagine l’aboutissement que peut représenter pour leurs travaux cette exposition parisienne.

Structuré en quatre étapes, le parcours du visiteur permet une familiarisation progressive avec cette Histoire méconnue. Au cours des deux premières sections – les plus conséquentes – les poteries racontent le peuplement rapide des immenses étendues océaniennes ; la diversité des motifs mais la rigueur dans leur application laissent deviner l’existence de codes culturels qui régissaient les premiers Océaniens. Motifs en bandeaux, frises, pointillés, lignes courbes et droites parcourent la surface d’une terre cuite il y a environ trois mille ans…

Les deux sections suivantes de l’exposition ont pour objet la perpétuation d’une certaine tradition graphique héritée du Lapita. Une série d’objets décorés (rames, tapas…) plus ou moins contemporains, appartenant à des pays du Pacifique (Vanuatu, Fidji, Polynésie française…), matérialise cette filiation.

Lorsque l’archéologue rencontre le conteur

Lapita, ancêtres océaniens semble parfois hésiter entre vulgarisation et discours de spécialistes. La description minutieuse des motifs lors de la deuxième partie de l’exposition ne paraissait pas s’imposer, le spectateur lambda étant a priori capable d’analyser à l’œil nu un ovale, un triangle, une courbe… Mais l’ensemble du propos, novateur, mérite le détour et déborde largement du cadre des discussions de fans invétérés du Pacifique.

Les vidéos qui jalonnent le parcours instaurent un vrai dialogue avec les populations locales, impliquées dans les fouilles, comme sur l’île d’Efaté au Vanuatu, où a été découvert en 2003 le premier cimetière Lapita. L’exposition permet ainsi à la fois de faire le point sur l’état actuel des recherches concernant l’arrivée des premiers Océaniens, tout en proposant une réflexion sur le processus même de fouille archéologique.

La science permet d’obtenir certaines réponses, de révéler un « aperçu sommaire des comportements sociaux complexes »[1] qui caractérisait le peuple des Lapita, comme le précise Stuart Bedford. Mais il s’agit d’être modeste et les mystères demeurent nombreux. Comment ces populations se repéraient-elles au cours de leurs périples ? Dans certains cas l’augmentation de la population et la raréfaction des ressources premières sur l’île pouvaient expliquer un départ nécessaire, mais pas dans d’autres. Comment cet appétit d’exploration, éprouvé par l’immensité dangereuse de l’Océan, accompagnait-il femmes et hommes dans leur expédition vers l’inconnu ? Quelle signification sociale portaient les poteries Lapita ?

L’archéologue Christophe Sand, lui, n’aime pas parler de « mystère ». Selon lui ce terme

« renvoie au fantasme de civilisations ‘‘inconnues’’. Or, après cinquante ans de recherches à travers le Pacifique Sud-Ouest, la civilisation Lapita commence à être mieux comprise. L’aspect mystérieux – et parfois dérangeant – de l’épopée Lapita résonne probablement surtout pour toute une partie des sociétés contemporaines de Mélanésie et de Polynésie, qui doit ‘‘s’approprier’’ cette période du passé de l’Océanie inconnue des traditions orales et des généalogies. »[2]

Cependant l’interprétation du scientifique est bien souvent nécessaire, et aucune machine à « rebrousser le temps » ne peut encore le conforter ou le contredire. Lorsqu’elle s’attaque à des époques aussi lointaines, la science occidentale doit se résoudre à concilier découvertes tangibles et spéculations. Probante illustration d’un savoir qui se nourrit d’imagination, et vice-versa…

 

Lapita, ancêtres océaniens au Musée du Quai Branly

jusqu'au dimanche 9 janvier 2011

Mezzanine Est

Plein tarif : 8,5 € - Tarif réduit : 6 €

Lien vers le site du musée

 


 

[1] Brochure gratuite fournie lors de l’exposition

[2] Ibid.

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