Nov 19, 2017 Last Updated 9:37 PM, Sep 16, 2017

Cabeza De Vaca, rescapé du naufrage de la conquista ?

Huit mille kilomètres à pied d'une côte à l'autre d'Amérique, à la rencontre des cultures pillées par les Espagnols de Charles Quint. Comme seul héritage de certaines époques tourmentées, notre mémoire collective n’a retenu qu’une complainte accablante : celle des peuples exterminés, torturés, rendus anonymes par l’expansion dévastatrice d’un Occident sûr de sa mission. Le silence a peuplé les vastes espaces que ces civilisations occupaient. Aujourd’hui nos imaginations sont condamnées à l’euphémisme : massacres, épidémies, trahisons dépassent en nombre notre petit entendement.

Parfois l’Histoire conserve timidement le souvenir ténu et imprécis d’humains qui, par leurs actes et leurs paroles, incarnèrent le courage et la lucidité contraires à la barbarie ambiante. Ainsi en est-il sûrement de l’Andalou Alvar Núñez Cabeza de Vaca, conquistador héroïque et improbable, en avance sur son temps et en apparence tombé aux oubliettes. Conquistador distributeur des richesses qu’on lui remettait… Conquistador sans conquête, ni sang sur les mains, et rentré triomphateur en Espagne.

Petit-fils du boucher andalou Pedro de Vera, qui extermina la population indigène des îles Canaries au nom de la Couronne espagnole, le héros de cette Histoire parallèle naquit vers 1490, à Jerez. Le 17 juin 1527, il quitte l’Espagne avec la flotte de Pánfilo de Narváez, comme trésorier. Destination, la Floride (découverte 15 ans auparavant à la Pâques fleuries, Pascua florida, d’où l’origine du nom), dont Narváez vient d’obtenir le titre de gouverneur.

Seulement voilà, l’époque est incertaine. Les mandats, le traité de Tordesillas, ou la conviction d’un soutien divin dans l’entreprise ne suffisent pas toujours. Être nommé gouverneur d’une région encore « peu ou pas civilisée » par la volonté de l’Empereur Charles Quint, ça n’est pas une garantie de réussite sur la route qui doit mener l’hidalgo au Nouveau monde. En ces temps, un homme sur trois en moyenne entamait la traversée de l’Atlantique sans en voir la fin.

L’expédition de Pánfilo sera le jouet d’éléments impitoyables : le message du Dieu des Chrétiens paraissait pourtant clair. Tempêtes, naufrages, les corps des rescapés sont expulsés par la mer en furie sur des terres désolées… Une fois arrivés à terre les aventuriers sont tenaillés par la faim et le froid…

Dans le récit de l’expedition que fera Cabeza de Vaca à son Empereur, Relation de voyage publiée en 1542, la situation pour le moins délicate des nouveaux Américains est ainsi décrite :

« Nous qui nous en étions tirés, nous étions nus comme à notre naissance et avions perdu tout ce que nous avions, et même si tout cela valait peu, pour le moment cela n’avait pas de prix. Et comme alors on était en novembre, qu’il faisait très froid et qu’on n’aurait pas eu beaucoup de mal à nous compter les os, nous étions devenus la vraie image de la mort. En ce qui me concerne je peux dire que depuis le mois de mai je n’avais rien mangé d’autre que du maïs grillé, et parfois je m’étais vu dans l’obligation de le manger cru ; car bien qu’on eût tué les chevaux pendant qu’on faisait les barques, je n’avais pour ma part jamais pu en manger, et je n’avais pas dix fois mangé du poisson. Je dis cela pour éviter de longs discours, pour que chacun puisse se rendre compte dans quel état nous étions. » [1]

Ce que caractérise la Relation, à l’instar d’autres datant de la même époque, c’est l’impréparation généralisée, un combat maladroit contre le temps, les conditions climatiques, une Nature insoumise.

Au bout du compte, après les chavirements divers, les flèches des "Indiens", la faim, les maladies et le froid, quatre survivants sur une flotte initiale qui comptait six cents hommes. Les tempêtes ont dispersé les Hommes sur les rivages, leur réservant des sorts divers et peu enviables.

Partis pour assouvir leur délirant appétit d’or, l’armada des conquérants butés et nuisibles doit réviser ses priorités. Le maïs devient denrée précieuse, convoitée, hallucinée, nécessaire à la survie. Bien souvent ils doivent se contenter de ce qu'ils trouvent (coquillages, racines, terre…). Dans un des groupes isolés l’aventure se finit en coups de bâtons et en cannibalisme, un certain Esquivel dans le rôle du bedonnant vainqueur.

Dans la captivante introduction à l’édition de 1979 du compte-rendu de Cabeza de Vaca, les traducteurs Bernard Lesfargues et Jean-Marie Auzias évoquent

« le grand mirage : l’or qu’on va chercher à Apalachicola, et qui, malheur, se révèle à des indices certains, nourrit chez ces conquistadors, encore en possession de bateaux et de chevaux, des rêves insensés, une obsession qui rétrécit le champ de la conscience, bloque toute compréhension de l’autre. L’étranger est l’ennemi. On se rassure dans les nouveaux rituels par lesquels, au nom du roi d’Espagne, on prend possession du sol, des hommes, invisibles toujours, des richesses rêvées. […]

La peur règne chez les Espagnols. Qui aura le premier commencé le geste hostile ? Certainement pas les Indiens. Si farouches que les disent les Espagnols, ils ont connu une civilisation d’abondance. Ils ne sont pas cannibales par nécessité. Ils ont horreur de la violence. Même assaillants, ils sont dans leur bon doit. C’est nous qui savons cela maintenant. Les Espagnols, eux, se croyaient également dans le bon droit. Avec plus ou moins de bonne foi, plutôt plus que moins, ils pensaient sincèrement apporter l’Evangile. C’est cela d’ailleurs qui, pour une part certaine, fera passer les derniers survivants à l’attente d’autre chose que la puissance et que la violence. » [2]

Une traversée du continent américain

Le destin du naufragé Cabeza de Vaca – qui rend un hommage appuyé et constant à son Dieu au cours de la Relation – méritera, lui, de passer à la postérité, pour son improbable sortie de route. Esclave dans différents villages indiens, il conserve assez de forces pour fuir ceux qui le maltraitent et obtenir la protection « d’Indiens des forêts et de la terre ferme » : les Chorrucos. Il instaure le commerce entre peuples rivaux, et en devenant marchand il gagne une certaine liberté. Il troque les produits du bord de mer avec ceux de l’intérieur ; coquillages, cœurs d’escargots de mer, peaux de bêtes, ocre, silex…

Cette mobilité inespérée lui permet de retrouver, cinq ans après sa réduction à l’état d’esclave, trois collègues miraculés : André Dorantes, Alonso del Castillo et le Maure Estebanico, Noir originaire du Maroc dont le destin mérite à lui seul d'entrer dans la légende de son siècle.

La troupe rencontre alors et partage le quotidien de clans, de tribus qui portent le nom d’Avavares, Cutalches, Malicones, Coayos ou Susolas… Autant de peuples qui vivent dans une relative nudité, aux confins de l'empire aztèque. Les naufragés progresseront toujours vers le Couchant et la Côte Pacifique. A la fois désireux de retrouver trace de leurs frères chrétiens, et nouant avec les peuples rencontrés un dialogue ambigu, de plus en plus conscient de leur complexité culturelle.

Rapidement Cabeza de Vaca deviendra guérisseur, chaman pratiquant le signe de la croix pour apaiser les maux de ses patients amérindiens.

« Dans cette île dont j’ai parlé [l’île du Mauvais Sort] on voulut nous faire physiciens sans nous faire subir d’examen ni nous demander nos titres ; ils soignent en soufflant sur le malade et c’est avec le souffle et les mains qu’ils chassent la maladie ; ils nous ordonnèrent de faire de même et de nous rendre utiles ; nous, cela nous faisait rire, nous disions que c’était se moquer de nous et que nous ne savions pas guérir ; mais ils nous privèrent de nourriture jusqu’à ce que nous fissions ce qu’ils nous demandaient. Voyant notre entêtement, un Indien me dit que je ne savais pas ce que je disais quand j’affirmais que je ne serais pas bon pour cela, car lui il savait : les pierres et les autres choses qu’on trouve dans la nature ont bien une vertu ; lui, avec une pierre chaude, en la passant sur l’estomac, guérissait et chassait la douleur ; nous, qui étions des hommes, nous avions sûrement plus de vertu et de pouvoir. » [3]

Ainsi les Européens « jouent le jeu » au départ sous la contrainte, récitant des prières en comptant sur la grâce divine pour rétablir les malades. Peu à peu ils s'accomplissent dans ce rôle d' « amulettes vivantes », guidés dans le désert américain par des villageois qui les accompagnent jusqu'à la communauté suivante.

Cabeza de Vaca raconte ainsi avoir redonné vie à un mort (« je trouvais l'Indien les yeux révulsés, sans pouls, avec tous les signes de la mort »[4]), en réalité probablement en état de léthargie ; il se fait chirurgien auprès du fils d'un cacique, en extrayant la pointe d'une flèche qui s'était logée à proximité du cœur. Ces hauts faits d'armes accroissent la notoriété de la troupe itinérante, célébrée dans tous les villages amérindiens où elle passe.

Au moment de raconter son épopée, l'Andalou doit composer avec l'autocensure qu'impliquent les redoutables tribunaux de l'Inquisition. Toute pratique chamanique pourrait paraître suspecte, hérétique. D'où les récurrentes précautions oratoires et autres éloges divins qui parsèment le discours.

Sanglant retour à la « civilisation »

« Nous traversâmes de grands espaces que nous trouvâmes entièrement dépeuplés parce que leurs habitants s’étaient enfuis dans les montagnes, n’osant, par peur des chrétiens, ni vivre dans des maisons ni labourer. Cela nous inspira une très grande pitié, de voir cette terre si fertile et si belle et si riche en sources et en cours d’eau, les villages abandonnés et incendiés et les gens si maigres et si malades, en fuite et se cachant tous ; et comme ils ne semaient pas, la famine était telle qu’ils s’alimentaient d’écorces d’arbres et de racines. » [5]

Les pourtours de la colonie européenne naissante, sur la côte pacifique, portent les stigmates d’une conquête destructrice. Les fauves en armures veulent régner, même sur un tas de cendres. Esclavage, pillages et viols ont refoulé les autochtones en arrière-pays stérile, comme ce fut le cas partout dans le monde lorsque les Européens mettaient le pied sur une terra pour eux incognita.

La fin du texte de l’explorateur est manifestement empreinte d'une grande réserve à l'encontre du comportement des militaires qui investissent la « Nouvelle Galice ». Les retrouvailles avec les « frères chrétiens » sont douloureuses, ces derniers ne cherchent qu’à capturer plus d’esclaves et considèrent suspecte la nudité des quatre survivants.

« […]il vint six cents personnes qui nous apportèrent tout le maïs qu’elles purent ; elles l’apportaient dans des pots fermés par de la terre cuite, dans lesquels elles l’avaient enterré et caché ; et elles apportèrent tout ce qu’elles possédaient en sus de cela ; mais nous ne voulûmes pas y toucher, sauf à la nourriture, et nous donnâmes tout le reste aux chrétiens pour qu’ils se le répartissent entre eux ; après cela nous eûmes avec ces derniers de fréquentes et grandes disputes parce qu’ils voulaient réduire en esclavage les Indiens que nous avions amenés […]. Eux [les Indiens], ce qu’ils voulaient, c’était nous accompagner et nous remettre, comme ils en avaient coutume, à d’autres Indiens ; s’ils s’en retournaient sans faire cela, ils craignaient d’en mourir ; car pour aller avec nous ils ne craignaient ni les chrétiens ni leurs lances. Les chrétiens en étaient fâchés et ils leur

faisaient dire par leur interprète que nous étions comme eux, que nous étions perdus il y a longtemps, que nous étions des gens de peu de qualité et de peu de valeur, mais qu’eux ils étaient les seigneurs de cette terre, à qui nous devions obéir et que nous devions servir. Mais tout cela, les Indiens n’y croyaient guère ou ne faisaient nul cas de ce qu’on leur disait ; au contraire, ils discutaient entre eux en disant que les chrétiens mentaient, parce que nous venions d’où le soleil se levait [la côte Atlantique], et eux d’où il se couche [ la Côte Pacifique] ; que nous guérissions les malades, et eux tuaient ceux qui étaient en bonne santé ; que nous étions nus et sans chaussures, et eux vêtus, à cheval et armés de lances ; que nous ne convoitions rien, au contraire, tout ce qu’on nous donnait nous le redonnions aussitôt et restions sans rien, tandis que les autres n’aspiraient qu’à voler tout ce qu’ils trouvaient et ne donnaient jamais rien à personne […]. » [6]

Si Cabeza de Vaca et ses compagnons ont survécu aux épreuves d’endurance imposées par les famines et leur migration dans les déserts, ce fut aussi grâce à leur aptitude à redistribuer toutes les richesses dont on les gratifiait. Ainsi font-ils une expérience de la propriété et de l’opulence radicalement différente du modèle adopté par les Occidentaux… La richesse est dans l’entretien du lien avec les autres, non dans une monopolisation qui aurait conduit les explorateurs à leur perte.

Sans doute le lien naturel toujours très fort, qui rend les peuples rencontrés dépendants des caprices climatiques, y est-il pour quelque chose. Les petites communautés éprouvent une entraide qui depuis longtemps n’était plus qu’un slogan religieux pour nombre de dignitaires européens.

Une avance sur son temps

On dit de l’Andalou qu’il fut l’un des premiers ethnologues (« Peu à peu, la curiosité devient un instrument de connaissance, une pratique de l’observation qui peut être utile à cet égaré », écrivent MM. Auzias et Lesfargues) ; dans le même temps sa Relation de voyage se veut aussi une mine d’informations pour les conquérants chrétiens. Elle réprouve moralement certains comportements sommairement décrits (homosexualité, vol…), distribue des bons points à certains groupes et en honnit d’autres.

C’est aussi une chronique édifiante par ses « trous », ses non-dits ; près de cinq siècles après avoir été menée, l’aventure mérite encore son lot d’interrogations. Quelle part de vérité et de mensonge, d’oubli, d’interprétation et d’illusion accorder au récit de Cabeza de Vaca ?

La valeur historique de ce témoignage tient sans doute dans l’amorce de débat qu’elle offrit au milieu de la ravageuse entreprise coloniale. L’homme, à l’instar d’Antonio Montesinos ou de Bartolomeo de las Casas,  incarnera la défense de la condition amérindienne au sein d’un système occidental pourtant sourd à toutes les rumeurs qui ne concernent pas l’or, l’argent, les pierres précieuses. Son immersion dans les modes de vie amérindiens des peuples rencontrés, sa pratique des langues (« bien que connaissant six langues, nous ne pouvions pas les utiliser en tous lieux parce que nous trouvâmes plus de mille différences »[7]) furent la garantie d’une proximité culturelle que ne pouvait et a fortiori ne voulait revendiquer aucun autre Européen de l’époque. Pour lui, la fin ne semblait pas justifier les moyens.

Lorsque le conquérant aux mains vides affirme en parlant des « Indiens » que « tous ces gens, pour être amenés à se faire chrétiens et à obéir à Sa Majesté impériale, doivent être bien traités, c’est la voie la plus sûre et il n’en est point d’autre »[8], il ne fait qu’appuyer une encyclique papale (Sublimis deus) reconnaissant l’humanité des habitants du Nouveau Monde. Bien entendu, dans les faits et sur le terrain, l’intolérance religieuse ne sera qu’un des corollaires de l’action ethnocidaire menée par les hidalgos déchaînés.

Transformer une existence en parabole, c’est prendre le risque d’une mythification qui rende les faits bêtes et simplistes.  Les tentations littéraires de partager un bout de la route d’Alvar Nuñez Cabeza de Vaca sont grandes et légitimes, mais elles parlent aussi de notre rapport contemporain à l’Histoire. Et du deuil, muet et difficile à accomplir, de civilisations contrastées, qui avaient développé un lien et un point de vue propres à leur environnement naturel.

 

[1] Cabeza de Vaca, Relation de voyage, Editions Actes Sud, 1979, p. 94

[2] Ibid., p. 33-34

[3] Ibid., p. 105

[4] Ibid., p. 135

[5] Ibid, p. 184

[6] Ibid., p. 190-192

[7] Ibid., p. 180

[8] Ibid., p. 185

[9] Ibid., p.209

Dernière modification le dimanche, 26 février 2017 19:54
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