Jun 25, 2017 Last Updated 2:29 PM, Apr 22, 2017

Downtown Eastside : les oubliés du rêve vancouverite

Downtown Eastside : les oubliés du rêve vancouverite © Daniel Lobo

Vancouver est lovée dans ce qu'on appelle le « couloir entre ciel et mer », sur les bords du Pacifique. Les parcs naturels, où s'épanouissent les forêts tropicales typiques de l'Ouest canadien, enserrent la ville. Des monts enneigés aux noms aussi évocateurs que Tantale ou Garibaldi sculptent un horizon vertigineux... Les colosses de vitre et de métal qui campent au centre-ville reflètent en leurs façades l'Océan.

Le Stanley Park et ses impressionnantes sculptures totémiques, la plage de Kitsilano et ses environs so hype ; son marché public tout bariolé sur l'île de Granville, rempli des produits plus ou moins bio qui font la fierté de la Colombie-Britannique... Bref, au premier abord, la ville de Vancouver, dynamique et cosmopolite comme on dit, a tout pour plaire aux nouveaux immigrants qui en font leur eldorado. Les grands buildings modernes ont poussé à côté de quartiers résidentiels plus anciens, habités par une population venue notamment d'Asie et d'Europe. Comme partout en Amérique du nord, le découpage de la ville se fait en quadrillages, avec des rues qui se divisent en sections nord / sud et est / ouest.

Au cœur du mirage, le Downtown Eastside. Le plus vieux quartier, autour duquel la ville a enflé, est devenu au fil du temps et surtout depuis les années 80, le lieu de concentration de toutes les misères. Se côtoient ici toxicomanes, malades mentaux, sans-abris, prostitués, et l’ensemble des laissés-pour-compte. Quatre « blocs » autour de la rue Hastings Est circonscrivent ce peuple des abîmes dans une enclave désolée où ont été relégués les « inadaptés ». Parmi eux beaucoup de personnes originaires des Premières Nations comme on les appelle ici. À quelques petites centaines de mètres de là, la rue Hastings Ouest traverse le riche quartier d’affaires, ses banques et ses malls, et ouvre sur le reste d'une ville à l’apparente douceur de vivre.

La ville de Vancouver s’est construite dans les années 1870 autour d’une grande scierie dans le Downtown Eastside. C’est à partir des années 1950 que le terme de skid row a été utilisé pour désigner les zones délabrées de ce quartier, et notamment East Hastings street, où s’étaient concentrés hôtels et lieux de boisson pendant la période de prohibition de 1915 à 1919, permettant d’offrir  hébergements et distractions bon marché aux travailleurs saisonniers, bûcherons, pêcheurs et mineurs.

L’expression skid row, littéralement « l’allée du dérapage », viendrait de skid road, le chemin d’exploitation forestière utilisé pour faire déraper les bûches de bois des forêts vers la ville. Le terme a été repris dans le langage courant à partir du 19ème siècle pour désigner les camps logeant les bûcherons autour des usines d'abattage d’arbres, qui se sont développés sur la côte pacifique de l’Amérique du nord. Peu à peu, l’expression a été employée pour désigner les bas-fonds des grandes villes sur la côte Ouest de l’Amérique du nord (Vancouver, Seattle, Los Angeles, San Francisco...).

Vancouver étant l’un des ports d’entrée principaux de drogue dure en Amérique du nord depuis le début du 20ème siècle, l’opium et l’héroïne ont fait des ravages dans le Downtown. Pendant la grande dépression des années 20, les chômeurs et pauvres ont afflué dans la ville, trouvant refuge dans le quartier populaire. Dans les années 70, en plus des problèmes d’alcool et de pauvreté qui gangrènent déjà le quartier, le trafic de drogues devient un vrai fléau, notamment avec l’arrivée du crack. Les skid-rows comme celle de Vancouver attirent de nombreux drogués et sans-abris du pays, cherchant les températures plus clémentes de l'Ouest pour survivre aux hivers ailleurs mortifères.

En guise de « politique d’assainissement » afin de rendre la ville présentable à l’occasion de l’exposition universelle de 1986, le commerce du sexe est cantonné au Downtown Eastside... L'onde de choc provoquée par l'horrible affaire Robert Pickton, jettera un éclairage cru sur le mépris absolu avec lequel les autorités policières traitèrent l'appel au secours de prostituées, souvent toxicomanes et pour la plupart issues des Premières Nations. Jusqu'à son arrestation en 2002, Pickton, éleveur de porcs dans une banlieue de Vancouver, se sera « servi » parmi les prostituées du Downtown Eastside. Il enlèvera et tuera une cinquantaine de femmes, avant de les découper et de les donner en pâture à ses bestiaux, et de vendre leur chair notamment à des entreprises de recyclage pour l’industrie cosmétique. On le soupçonne d'être impliqué par ailleurs dans vingt disparitions supplémentaires...

Pour terminer l'énumération des ingrédients qui font ce cocktail explosif, en 2012 le plus grand hôpital psychiatrique du Canada, Riverview, fermait ses portes, précipitant des milliers de malades à la rue sans autre prise en charge... Le gouvernement provincial a annoncé il y a peu la réouverture d'une partie des services de l'hôpital d'ici 2019.

Aujourd’hui, le quartier compterait plus de 18 000 habitants, qui se logent où ils peuvent dans une des villes aux loyers les plus élevés de tout le Canada. En 2003, le Downtown Eastside était doté du premier lieu en Amérique du nord d’injection supervisée : Insite. (En 2016, le Québec a ouvert trois salles d’injection supervisée). Mais ces derniers mois, le fentanyl, une nouvelle drogue terrible, fait des ravages auprès des toxicomanes. Le nombre d’overdoses pour l'année 2016 était particulièrement alarmant.

Entre plans anti-drogue, encouragement de la philanthropie ou politique d'hébergement d'urgence, les maires qui se sont succédé à la tête de la ville ces vingt dernières années ont tenté, sans succès ni grande motivation, d'améliorer les conditions de vie dans cette cour des miracles. Des sommes d’argent public considérables sont engagées chaque année pour venir en aide aux habitants vulnérables du Downtown Eastside, à travers 260 agences sociales et centres d’hébergement (qui en 2013, venaient en aide à environ 6500 personnes). La plus grosse part des aides publiques vient de la province. L’État vient ensuite, et la ville en dernier.

La situation des « pauvres hères » croisés dans le Downtown Eastside de Vancouver peut trouver une tragique résonance avec le Peuple de l’abîme écrit par Jack London en 1902. Dans cette très sombre description du quartier d’East End à Londres, l’aventurier aux mille vies mène une sorte d’enquête documentaire dans les entrailles fétides d’un Empire colonial à la richesse industrielle colossale, mais incapable de gérer son budget en bon père de famille. La majorité de sa population est alors abandonnée à une vie miséreuse, parquée dans un quartier lugubre.

Cent quinze ans plus tard, des quartiers sacrifiés persistent au sein de grandes villes, qui affichent par ailleurs une santé resplendissante – sexy pour le touriste. Ces lieux contribuent à créer une uniformité apparente, une banalité dans la misère. Tant d’histoires individuelles, complexes et variées, y caractérisent des situations de grande fragilité, qui mériteraient d’être connues et partagées. Peut-être empruntera-t-on le chemin du mieux-vivre, le jour où l'on cessera de renvoyer ces citoyens de seconde zone à leurs seules responsabilités individuelles, « loosers » du rêve nord-américain abandonnés dans une impasse où seul le pire peut advenir.

Faustine Lefranc & SD              

Dernière modification le dimanche, 12 mars 2017 23:26

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