Oct 24, 2017 Last Updated 9:37 PM, Sep 16, 2017

La préfecture de Bobigny: la croix et la bannière pour les immigrés

Malgré le froid hivernal qui devient de plus en plus mordant, de nombreux résidents étrangers attendent chaque jour, dès la veille pour certains et parfois au prix de leur santé, l'ouverture de la préfecture de Bobigny (93), afin d'obtenir un titre de séjour ou le renouvellement de leur carte de résident. Ce sont des moments d’angoisse et difficilement supportables, des comportements qui frisent la désolation la plus totale.

 

Il est 6h00 et en ce mercredi 8 décembre 2010. L’épreuve peut révolter, mais elle est inévitable. La préfecture de Bobigny est synonyme de parcours du combattant pour de nombreux immigrés. A peine sorti du métro ligne 5 on aperçoit plus de 400 personnes sans distinction de sexe qui font le pied de grue. Les uns sont allongés sur des cartons et matelas de fortune, parfois avec des enfants de moins de 5 ans. Les autres accrochés contre des barrières métalliques en file indienne. Certains sont rassemblés autour de petits feux.

La météo annonce - 2°C. Les trois files s'étirent quasiment sans fin. Fatima, une Algérienne d'à peine 30 ans fait des va-et-vient entre les trois files pour proposer du café chaud pour quelques centimes afin de blinder le moral de ceux qui attendent 9 heures, l'heure de l'ouverture officielle des guichets de la préfecture de Bobigny.

Ceux qui occupent la file numéro 3, celle des demandeurs d'asile attendent depuis 1 heure du matin. Nombreux grelottent. "Si on ne sacrifie pas notre sommeil pour être ici au moins autour de minuit ou 1 heure, c'est pas évident de rentrer et atteindre les guichets pour poser ton problème" explique Soumaré, de nationalité malienne, la quarantaine révolue.

"On est obligé de mettre une croix sur tout ce qu'on à faire pour braver les intempéries afin d'avoir le sésame", ajoute Kahina enseignante de profession, 41 ans, d'origine algérienne.

File numéro 2, celle des convocations et file numéro 1, celle des premières démarches, des « sans rendez-vous », où on peut aussi acheter sa place (entre 20 et 50 euros), les jérémiades et grincements de dents fusent de partout. On sent les nerfs à fleur de peau devant une administration intransigeante qui manifeste peu d’égards pour ces hommes et femmes. On pourrait in fine rajouter toute une ribambelle d'autres « détails » qui rendent l'atmosphère viciée : les justificatifs demandés qui changent parfois d'une préfecture à l'autre, la mauvaise interprétation des lois en vigueur, le mépris ou l'indifférence.

"Au regard de cette cacophonie, je me demande si Bobigny est un Etat dans un Etat", regrette Bakary Cissoko, Malien de 45 ans.

"C’est de la foutaise ! On parle des droits de l'homme, mais ici, on n’est pas respecté. Même un saumon ou un cafard a plus de valeur que nous et c'est indigne", lance Alassane, 30 ans, d'origine ivoirienne, très désemparé.

9h00, l'agitation dans les files d'attente annonce l'ouverture des guichets. Des policiers munis de gourdins, gaz lacrymogène, pistolets et menottes accrochés aux reins sont présents pour sécuriser les lieux, empêcher tout débordement et prévenir tout comportement excessif.

"Ton rendez-vous est fixé pour le mardi 14 décembre. Pourquoi tu te présentes aujourd'hui ici ?" demande un agent de la préfecture flanqué d'un policier après avoir lu la convocation de Seran, un Sri-lankais ne sachant ni lire ni écrire en français.

Il sied  tout de même de souligner aussi les conditions de travail très difficiles du personnel de la préfecture de Bobigny pour soulager et apporter le sourire à tout le monde.

"Tu peux te retrouver en face d'une personne qui ne parle pas français, c'est difficile pour nous de comprendre ses questions et impossible pour cette personne aussi de comprendre nos réponses ou orientations. Le temps passe et les autres attendent, ce n'est pas facile de vite traiter certains dossiers", nous confie un agent de la préfecture sous couvert de l'anonymat.

"Nous nous battons pour améliorer les conditions  des usagers même si on accueille entre 1 500 et 1 800 personnes par jour", ajoute cet agent.

Pour endiguer le phénomène des longues files d'attente à  Bobigny, un pré-accueil sera censé fluidifier les files d'attente. Certains dossiers peuvent être traités par voie postale, un accueil réservé aux handicapés et femmes enceintes devrait aussi être ouvert, et des sanitaires installés à l'extérieur.

 


 

La photographie n’est une activité guère encouragée par les fonctionnaires de police patrouillant aux abords de la Préfecture. Notre photographe a ainsi été réprimandé pour son indiscrétion, fouillé, et après contrôle d’identité le policier  a tenu à ce que toutes les photos des lieux soient effacées de la mémoire de l’appareil… Il a fallu repasser un peu plus tard pour prendre quelques clichés « à la volée ». Certaines vérités lorsqu’elles sont montrées, provoqueraient-elles un indicible malaise ?

Dernière modification le mardi, 28 février 2017 21:05

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